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samedi 25 avril 2015

Obsession

Film de Brian De Palma (1976), avec Cliff Robertson, Geneviève Bujold, John Lithgow, Stocker Fontelieu, Sylvia Kuumba Williams, etc…

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Brian de Palma et Hitchcock, c'est toute une histoire, et même s'il a su créer son propre style avec des films foisonnants comme Carrie ou Phantom of the Paradise, le réalisateur ne s'est jamais complètement débarrassé de cette image de mauvais imitateur du Maître du Suspense. Cette proximité imprègne Obsession, et fait d'un de ses premiers films une réelle curiosité et une petite merveille.

 

vlcsnap-2015-04-12-11h54m58s24Il faut tout de même savoir qu'à l'époque où Obsession est sorti, plusieurs films d'Hitchcock, et en particulier Vertigo, étaient invisibles pour le grand public à cause de sombres histoires de droits de diffusion. Du coup, le lien entre les deux films était, pour le spectateur, beaucoup plus diffus qu'il ne l'est maintenant. Mais il est évident qu'ils partagent le même sujet : la fascination d'un personnage pour une morte, dont il a été éperdument amoureux et qu'il essaie désespérément de recréer. Pourtant, Obsession arrive malgré tout à trouver son identité propre, ce qui n'est pas une de ses moindres qualités.

 

 

vlcsnap-2015-04-12-12h03m34s50Cela est dû à un scénario qui n’hésite pas à se démarquer du film d’Hitchcock en maniant des idées finalement beaucoup plus perverses qui, si elles n’ont l’air de rien pendant le déroulement du film, prendront une profonde résonnance lors de la conclusion. Durant une des plus belles scènes du film, les deux personnages principaux méditent sur le besoin de préserver le passé et le présent, avec les conséquences dramatiques que cela entraine. Cette idée est le véritable pilier de toute l’intrigue.

 

 

vlcsnap-2015-04-12-12h07m28s98Après des débuts plutôt tonitruants et très baroques (Sisters, Phantom of the Paradise), c'est surtout une sacrée rupture de style pour De Palma, qui délaisse le style très chargé de ses premiers films pour donner une œuvre exagérément romantique et profondément mélancolique. Dans Obsession, la narration progresse lentement, marque le passage du temps, elle prend le temps d'installer soigneusement son intrigue pour mieux ferrer le spectateur dans les dernières minutes.

 

 

vlcsnap-2015-04-12-12h01m57s123Ce côté mélodramatique pourra paraitre maladroit, en particulier à cause de la prestation de Cliff Robertson, qui semble ici mal à l'aise. Mais quelque part, cette tension dans son jeu sert idéalement le personnage de Michael, et répond à ses réactions face à une intrigue qu'il ne maitrise pas totalement. Par comparaison, l'interprétation de Geneviève Bujold, effacée au début, prend petit à petit une ampleur remarquable, qui explose littéralement dans les dernières séquences. Nul doute que cette actrice, à tort sous-estimée, trouve ici un de ses plus beaux rôles.

 

 

vlcsnap-2015-04-12-11h51m50s190Outre le parallèle avec Vertigo, l'ombre d'Hitchcock plane également sur Obsession, par le biais d'une musique somptueuse, signée du grand Bernard Herrmann. Sa partition est un élément essentiel de la réussite du film, et De Palma n'hésite d'ailleurs pas à la mettre au premier plan, un peu comme il l'avait fait dans Sœurs de Sang, comme s'il rendait hommage à la puissance de la composition. A la fois romantique et torturée, la musique d'Herrmann réussit l'exploit de se placer au niveau de ses chefs d’œuvre, ce qui n'est pas peu dire.

 

 

vlcsnap-2015-04-12-12h25m07s193Comme dans tous les films de De Palma, l'intrigue et ses invraisemblances passent au second plan pour permettre au réalisateur de distiller un vrai plaisir de cinéma. Les images feutrées du chef opérateur Vilmos Zsigmond imprègnent le film d’une ambiance douce et éthérée. Obsession est sans doute moins chargé en exploits techniques que certains autres de ses films, mais les quelques rares effets de mise en scène qu’il utilise parlent directement au cœur, que ce soit à travers l'intensité du jeu de Geneviève Bujold ou dans le fabuleux travelling circulaire qui clôt le film.

 

 

C'est une fois de plus paradoxal que, malgré les insuffisances de son scénario, ses rebondissements qui peuvent sembler énormes et ses personnages pas toujours attachants, De Palma réussisse une fois de plus à nous éblouir. Dans un registre inhabituel, le réalisateur réussit brillamment l'exploit de rendre hommage à Hitchcock sans en livrer une copie servile. Obsession est une relecture à la fois passionnante et bouleversante de l’œuvre du Maître du Suspense. Énorme.

 

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Arrêts sur Images

ATTENTION!
Ces focus techniques se concentrent sur la mise en scène de plusieurs séquences-clé du film.
Il va donc de soi qu'ils révèlent des informations importantes sur l’intrigue.
Il est donc souhaitable de ne les lire qu'après avoir vu le film.

 

La Mise en Scène

Plus discret dans ses effets que certains autres films de De Palma, Obsession les garde en réserve pour la dernière partie du film, plus chargée dramatiquement. On retrouve toutefois le style direct et très visuel du réalisateur, qui ne s’embarrasse pas de dialogues inutiles. Il suffit d'un plan rapide sur un revolver camouflé, accompagné d'une discrète ponctuation orchestrale, pour faire naitre le suspense.

 

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Le kidnapping lui-même est montré rapidement, et  il se doit d’être le plus discret possible, afin que Michael, le héros, n’en devine rien. La mère et la fille sont réduites au silence par leurs agresseurs. Mais la scène n'est pas violente, elle se fait presque sur la pointe des pieds, avec là encore une musique omniprésente.

 

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Le message des kidnappeurs, un élément primordial dans l'intrigue, voit son importance accentuée par un travelling avant, qui met carrément le spectateur à la place de Michael Courtland.

 

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On retrouve également à plusieurs reprises un motif habituel de De Palma, qui consiste à faire cohabiter deux actions séparées au sein d’un même plan. C’est un peu une extension de ce qu’il a fait avec le procédé du split screen, et qu’il obtient la plus part du temps avec les objectifs à double focale, ou split diopters. Cela introduit une dimension irréelle dans des plans a priori réalistes, mais permet aussi de mettre l’accent sur des points-clé de l’intrigue, comme la substitution des valises à la banque.

 

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La notion de boucle, qui est la base de tout le film, apparait dans la scène du cimetière. Un panoramique circulaire nous montre l’écoulement du temps, démarrant sur Michael assistant à la construction du mausolée, puis se poursuivant sur le terrassement, avant de se conclure sur le même cadre, des années après.

 

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La première apparition de Sandra est renforcée par une lumière douce et délicate, très diffusée, on dirait presque une vision est issue d’un rêve, renforcée par l’utilisation des cierges en premier plan. C’est presque une apparition angélique, que le réalisateur fait durer en utilisant le ralenti. Et c’est bien évidemment un très gros plan des yeux de Michael qui souligne tout ce qu’il peut éprouver en ce moment précis.

 

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Les citations Hitchcockiennes sont présentes, mais pas de manière intrusive. De Palma a été très critiqué pour imiter le style de Sir Alfred, mais il est clair que dans ses meilleures réinterprétations, il en a parfaitement assimilé toute la substance et l’essentiel. Vertigo est cité dans Obsession de manière particulièrement évidente avec la scène du tableau, qui fait écho à celle du portrait de Carlotta. Mais cette citation s’intègre de manière tellement naturelle dans la narration qu’elle se remarque à peine. Pour la petite histoire, la peinture est l’œuvre de Barton De Palma, le frère du réalisateur.

 

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La révélation de la véritable identité de Sandra est le moment-clé du film, et De Palma l’orchestre de manière particulièrement ingénieuse. Tout d’abord, l’accent est mis sur l’argent, ou plutôt l’absence d’argent, puisque, comme lors de la première demande de rançon, ce sont des faux billets. La caméra reste presque au ras du sol, filmant le personnage de LaSalle comme une présence menaçante. L’accent est d’abord mis sur la réaction violente de Sandra, qui est renforcée par des très gros plans de ses mains et de son visage.

 

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Puis la scène déborde de son cadre, la musique d’Herrmann prend un ton éthéré, presque angélique par l’utilisation des chœurs, et Sandra revit un trauma infantile en appelant désespérément le nom de sa mère. Elle est alors filmée en plongée, suivant cet angle qu'on appelle souvent "le point de vue de Dieu" et qui dans ce cas parait particulièrement approprié. L'efficacité de ce plan est renforcée par le fait qu'un peu plus tôt, la caméra était placée très bas. L'inversion brusque de l'angle de prise de vues renforce visuellement la surprise du spectateur et le désespoir de l'héroïne. Mais c’est également un moyen très subtil de préparer le public à la révélation qui suit, puisque à l’image, Sandra redevient littéralement une enfant.

 

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De manière assez culotée, De Palma utilise Sandra adulte pour illustrer ses souvenirs d'enfant durant le flashback. C’est une idée qui surprend et désoriente le spectateur par son audace, mais qui s’avère très efficace sur le plan dramatique, car il ne subsiste ainsi aucun doute ni aucune ambigüité dans l’esprit du spectateur quant à l’identité de la jeune femme. La révélation intervient d’ailleurs dans un moment dramatiquement très fort, c’est une réminiscence, un souvenir qui parait presque traumatique dans le contexte de la séquence.

 

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Un autre flashback joue subtilement avec l’écoulement du temps, utilisant un travelling latéral pour unir deux actions séparées par bien des années. Sandra se revoit, enfant, emmenée par les kidnappeurs à l’aéroport. La séquence mélange le présent (avec le visage de LaSalle) et le passé (avec celui du  kidnappeur) en utilisant les zones d’ombre du plan et des coupes sur le visage de l’héroïne pour faire la transition.

 

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L’effet spécial de Vertigo, le travelling compensé, est réutilisé de manière très habile. Cette combinaison de zoom avant et de travelling arrière provoque une déformation de la perspective. Elle est ici associée à un discret mouvement d’appareil vers le haut, qui a pour effet de faire “rapetisser” Sandra dans le cadre. L’illusion est complétée par un plan où les deux kidnappeurs regardent vers le bas. C’est le spectateur qui fait le lien visuellement entre Sandra enfant et ses ravisseurs, un effet subtil, qui doit beaucoup de son efficacité au jeu formidable de Geneviève Bujold, qui redevient littéralement une enfant sous nos yeux.

 

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La scène la plus intense et la plus formidable d’Obsession, c’est bien évidemment la confrontation finale entre Michael et Sandra, car elle manie avec une maestria formidable plusieurs idées très fortes. Tout d’abord, le public sait que Michael est déterminé à se venger de la manière la plus violente possible et De Palma insiste sur la présence du revolver, puis crée un élément de suspense en faisant intervenir un policier. On notera que tout est fait pour dilater l’action au maximum et retarder la conclusion.

 

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Ce sentiment est amplifié par l’utilisation du ralenti. Juste au moment où l’action devrait s’accélérer, le réalisateur choisit de retarder encore plus le dénouement et de relancer le suspense. Mais outre le fait de jouer avec l’attente du public, le procédé est capital pour saisir les différentes expressions qu’adopte le visage de Sandra, qui s’abandonne, se lâche littéralement alors qu’elle se sait démasquée. Là encore, c’est une ahurissante performance d’actrice de la part de Genevieve Bujold, qui porte sur ses épaules le contenu émotionnel très fort de la scène. On notera d’ailleurs que le cadrage sur Michael est beaucoup plus distant, alors que celui de Sandra insiste sur les expressions de son visage.

 

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Le film se conclut sur une autre figure favorite de De Palma : le travelling circulaire, dont l’intérêt est double. Tout d’abord, il fait écho à la valse de Michael avec sa fille au début du film. Ensuite, elle renforce le vertige d’une situation émotionnellement très forte. Son utilisation dans Obsession est d’autant plus appropriée qu’il était primordial de montrer le visage de Michael lors de la révélation, qui est très lourde de sens, puisqu’elle n’éclipse pas l’aspect incestueux de l’intrigue. Cliff Robertson passe, en l’espace de quelques minutes, par diverses expressions qui traduisent à la fois la haine, la surprise, l’égarement, l’incompréhension, puis la joie. C’est un instant d’exception, un très grand moment de cinéma, l’un de ces plans magiques qui capturent autant une situation que son contexte émotionnel.

 

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La Musique

vlcsnap-2015-04-12-11h44m53s113Tout autant que le scénario ou la mise en scène, la musique de Bernard Herrmann est l’une des composantes essentielles d’Obsession. C’est presque un hommage que rendrait De Palma à ce musicien fantastique, tant la musique occupe le premier plan, formidablement mise en valeur dans des séquences pratiquement muettes. A l’époque, Herrmann, qui avait mal vécu la fin de sa collaboration avec Hitchcock, s’était exilé à Londres, et le réalisateur l’avait retrouvé par l’intermédiaire d’un de ses producteurs, Edward Pressmann. La suite, on la connait : la carrière d’Herrmann trouvera un bref second souffle avec des œuvres comme Sisters ou Taxi Driver, qui permettront au compositeur de travailler avec la nouvelle génération de cinéastes Hollywoodiens.

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Tout comme Vertigo, la musique d’Obsession est sombre et tragique, construite autour du motif de la valse, un élément récurrent dans la thématique du film. C’est elle qui donne corps aux sentiments du héros, qu’elle soit agitée et changeante (comme dans la séquence du ferry) ou posée et romantique. C’est toujours elle qui véhicule l’émotion, comblant du même coup le jeu trop effacé de Cliff Robertson. Geneviève Bujold avouera d’ailleurs à Herrmann qu’il avait réussi avec sa musique à véhiculer des émotions qui étaient absentes chez son partenaire. A l’écoute, il est clair que le compositeur avait tissé un lien particulièrement fort avec le film et on rapporte qu’il était en larmes lorsqu’il l’a vu pour la première fois avec sa musique.


 


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Au niveau de son édition discographique, Obsession a bénéficié d’une parution sur vinyle sur le label Decca, au moment de la sortie du film. Le disque, conçu par Herrmann, reprenait tous les temps forts de la partition, arrangés sous forme de suites, et en proposait un panorama très complet. Le CD a été édité en 1989 dans une édition limitée, et récemment, la partition a bénéficié d’une édition définitive grâce au label français Music Box (cocorico!). Sur ce double album, on pourra donc trouver sur un disque, la partition telle qu’utilisée dans le film, tirée des masters stéréo, et sur le deuxième CD l’album Decca original, remasterisé pour l’occasion, le tout accompagné d’un livret très complet. Une édition à ne pas manquer, mais attention, quand même limitée à 3000 exemplaires, et toujours disponible sur le site de l'éditeur.


 

 

En vidéo

obsdvdUn peu boudé à sa sortie, et pas aussi spontanément reconnu par le grand public que Carrie ou Phantom of the Paradise, Obsession a même été distribué un peu bizarrement en France, les droits ayant été récupérés par un indépendant, Marceau-Cocinor, alors que le film était distribué par la Columbia. Ayant acquis au fil des ans une certaine réputation, c’est tout naturellement qu’une édition DVD très soignée a été publiée en 2002.


On y trouve un excellent documentaire rétrospectif, Obsession Revisited, une fois de plus signé Laurent Bouzereau, qui regroupe les interventions de Brian De Palma, Cliff Robertson, Geneviève Bujold, le producteur George Litto, le chef opérateur Vilmos Zsigmond et surtout le monteur Paul Hirsch. C’est à ce dernier que l’on doit les passages les plus émouvants, lorsqu’il évoque sa collaboration avec Bernard Herrmann, décédé peu de temps après le tournage. Le film lui-même est présenté dans un remix 5.1 qui profite surtout à la musique, la bande son d’origine ayant été mixée en mono.


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obsbrLe blu-ray, publié en France par l’éditeur Wild Side, reprend le documentaire de Bouzereau, agrémenté d’une présentation du film par Samuel Blumenfeld, qui analyse avec beaucoup d’acuité les différents thèmes du film ainsi que sa place dans l’œuvre de De Palma. En complément, on trouve deux court-métrages du réalisateur. The Responsive Eye, un point de vue assez réussi sur une expo d’art moderne à New York, et Woton’s Wake, un délire plutôt hermétique dont l’intérêt est plutôt anecdotique. Le transfert image respecte assez bien la photographie ouatée de Zsigmond et la partie son s’avère tout à  fait respectable, même s’il ne faut pas en attendre une bande-son de démo.

mercredi 25 septembre 2013

Passion

Film de Brian de Palma (2012), avec Rachel McAdams, Noomi Rapace, Karoline Herfurth, Rainer Bock, Frank Witter, etc...




















Le cinéma de Brian de Palma, c'est un truc un peu particulier. Généralement émaillés de facilités, ses films développent un univers très particulier, où la référence cohabite avec la provocation facile. Le réalisateur aime aller trop loin, que ce soit dans le mauvais gout ou la manipulation du spectateur, mais il reste néanmoins un maitre incontesté de la narration visuelle, rien à redire là-dessus. C'est aussi un franc-tireur, qui se fourvoie parfois dans des projets pas vraiment faits pour lui. Du coup, la dernière partie de sa carrière n'est pas toujours franchement reluisante, entre adaptation ratée (Le Dahlia Noir) et film de guerre conceptuel (Redacted).

Tout ça n'a pas franchement cartonné au box-office, du coup notre ami Brian s'est exilé en Europe le temps de quelques films. Il y eut d'abord la France, avec un Femme Fatale plutôt maladroit bien qu’intéressant, et voici maintenant l'Allemagne avec ce Passion qui a reçu, c'est le moins qu'on puisse dire, un accueil plutôt mitigé, les uns saluant le retour du grand style De Palma, les autres dénonçant un manque d'inspiration flagrant. Le réalisateur a toujours divisé la critique de toute façon, donc ça n'allait pas se calmer comme ça. Et comme Au Strapontin, on est plutôt fans, ce n'est pas sans une certaine appréhension que nous avons attaqué ce nouvel opus De Palmien.

Le début de Passion vous cueille un peu à froid, il faut dire. Et froid n'est pas un vain mot puisque l'ambiance qui se dégage des premières séquences est effectivement glaciale. Bon, on va dire que De Palma y va de sa petite critique sur la déshumanisation de l'entreprise, tout ça, mais on a vraiment du mal à rentrer dans cet univers de menace feutrée et de trahison. Le réalisateur, toujours très féru de jeux sur l'image, se permet même un clin d'œil malicieux avec la "ass cam", où il questionne une fois encore le voyeurisme du public.

Pendant une bonne moitié de sa durée, il faut reconnaitre que Passion n'est pas franchement terrible. C'est mou du genou et platement réalisé (tout de même un comble pour un film de De Palma!). Puis, une fois tous les rouages de la machination mis en place, le réalisateur se réveille et nous balance un véritable festival de ses figures de style habituelles. Split-screen, ralenti, cadrages alambiqués: rien ne manque, tout est là. L'espace de quelques belles séquences, le film décolle réellement.

Hélas, ce n'est pas suffisant pour sauver ce Passion, même si De Palma met le paquet. L'auto-citation du final de Dressed to Kill est tellement énorme, jusque dans les accords musicaux de Pino Donaggio, qu'on se demande vraiment où le réalisateur a voulu en venir. Joue t'il avec nous ou s'agit il simplement de paresse ? Il faut quand même oser faire de la décalque à un tel point, mais le problème c'est qu'en l'absence de repères, une telle approche peut aussi bien passer pour géniale que pour parfaitement ridicule. Alors, mise en abyme du style De Palma ou simple foutage de gueule ? A chacun de trancher.







Ce Passion, pas vraiment passionné et pas franchement passionnant, est donc dans le prolongement des derniers films de De Palma: si on retrouve brillamment sa patte l'espace de quelques instants, le reste est franchement un cran en-dessous et peine à convaincre réellement. Si en tant que scénariste, il a parfois su montrer un talent indéniable, il est clair que sur ce plan, sa filmographie récente est loin d'être à la hauteur. Très décevant.

lundi 31 décembre 2012

Phantom of the Paradise

   Film de Brian De Palma (1974), avec William Finley, Paul Williams, Jessica Harper, Gerrit Graham, George Memmoli, etc..
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 








 

Phantom of the Paradise fait partie de ces films tellement énormes qu’on ne sait pas par quel bout les prendre ou comment les appréhender. C’est un spectacle tellement riche et foisonnant qu’i vous en colle plein mirettes à la première vision. Et, comme tous les chefs d’œuvre, il est impossible de mettre une étiquette précise dessus : film fantastique ? film musical ? film d’horreur ? Satire ? Il est tout à la fois et constitue sans aucun doute l’un des films les plus forts et les plus originaux de son auteur, Brian De Palma.

 
La grande originalité de Phantom of the Paradise, c’est de brasser de nombreux thèmes issus du fantastique au sein d’une intrigue touffue et délirante. A la base,  le film raconte l’histoire d’un brave musicien sans le sou, Winslow Leach (William Finley), tombant entre les griffes de Swan (Paul Williams), un producteur sans scrupules, qui va tenter de le déposséder de sa musique et de celle qu’il aime. La trame est connue, c’est celle du Fantôme de l’Opéra. Pourtant, Brian de Palma va la revitaliser en lui greffant toutes sortes d’influences qui vont faire de son film un patchwork délirant et vertigineux.
 
 
 
 
 
 
 
Avant tout, Phantom of the Paradise est une satire sans pitié de l’industrie du disque, de la manière dont elle exploite et broie les artistes pour satisfaire les besoins d’un public qui en demande toujours plus. De Palma fustige sans pitié la société du spectacle, prête à tout (jusqu’au meurtre) pour créer du divertissement. Le film date de près de 40 ans mais n’a jamais été aussi actuel. Lorsque Swan dit : « un assassinat live à la télé nationale, c’est du spectacle ! », c’est une réplique qui fait froid dans le dos, mais qui sonne étonnamment juste lorsqu’on pense aux dérives voyeuristes d’une télévision qui gomme de plus en plus les limites entre spectacle et réalité.
 
 
 
 
 
Le scénario fait habilement la jonction avec le mythe de Faust, et emmène le film encore plus loin sur le terrain du fantastique. Le simple contrat de l’artiste et de la maison de disques devient un pacte diabolique, qui engage son signataire corps et âme jusqu’à la mort. Subtilement, il modernise également une référence au Portrait de Dorian Gray : la bande vidéo devient ainsi le dépositaire de la jeunesse éternelle, et vieillit à la place de ceux qui ont signé le pacte. Là encore, De Palma stigmatise une industrie pour laquelle la beauté et l’apparence sont devenues des exigences. L’artiste n’est plus au service du public, il en est la victime.
 
 
 
 
 
 
 
 
L’image de l’oiseau est prédominante dans le film, que ce soit avec le masque du Phantom, qui évoque un rapace ou avec les noms mêmes de Swan (le cygne) et de Phoenix. Assez significativement, le logo de la maison de disques de Swan représente un oiseau mort. Cette simple image résume en fait toute l’essence de Phantom of the Paradise : c’est l’innocence et la beauté qui sont détournées, vidées de leur contenu, puis exterminées. Dans les thèmes qu'il aborde, le film préfigure la noirceur et le cynisme des films suivants de De Palma.
 
 
 
 
 
Cette diversité au niveau de l’inspiration est littéralement transcendée par une mise en images ultra-originale et très diversifiée. De Palma expérimente dans tous les styles et ne se refuse aucun effet, aussi démesuré soit-il. Travellings circulaires ou en poursuite, split-screen, cadrages vertigineux, tout y passe avec un brio communicatif. On y sent constamment le plaisir de filmer, d’expérimenter, et d’en mettre plein la vue et même si certaines références semblent un peu faciles, elles sont brillamment portées par l’enthousiasme d’une mise en scène inventive et hyper-efficace.
 
 
 
 
 
 
 
 
En même temps, Phantom of the Paradise possède un caractère un peu bricolé. Film produit en dehors des grands studios (il sera racheté par la Fox qui le distribuera), on y sent parfois des moyens limités. Loin d’être un défaut, ils contribuent au contraire à lui conférer un style unique et beaucoup de caractère. Dans sa liberté de ton et ses personnages hors-normes, c’est un film indépendant dans le meilleur sens du terme, dont la profonde originalité est sans équivalent dans l’œuvre pourtant très riche de Brian de Palma.
 


 
 
La musique joue aussi un rôle prépondérant dans le film. Les chansons, composées par Paul Williams, sont l’occasion de se moquer gentiment de certains genres musicaux, que ce soit le glam-rock façon Kiss (Somebody Super Like You) ou la surf music (Upholstery), mais elles restent dans la continuité de l’esprit du scénario. Les textes sont directement inspirés du mythe de Faust, ou bien dans la lignée satirique de l’œuvre, comme ce Goodbye Eddie Goodbye, où une rockstar se suicide afin de vendre encore plus de disques (même si c’est pour une bonne cause, en l’occurrence pour aider sa sœur malade). Les trois groupes qui apparaissent dans le film (Les Juicy Fruits, les Beach Bums et les Undead) sont d'ailleurs joués par les trois mêmes acteurs, ce qui renforce le caractère très "fabriqué", interchangeable, presque industriel de la musique telle qu'elle est dépeinte ici.
 
 


L’émotion est également au rendez-vous, avec des scènes fortes et puissantes, comme celle où le Phantom assiste impuissant à la séduction de celle qu’il aime. Ou bien Old Souls, véritable moment de grâce où la belle Phoenix chante pour la première fois devant son public. Difficile également d’oublier la séquence du mariage, point d’orgue du film, dont le style visuel chaotique et désordonné scelle le destin des personnages. Avec un sens imparable de la construction, de Palma nous entraîne toujours plus loin dans le fantastique au gré d’une intrigue aux échos vertigineux.
 

 
Un tel mélange de styles ne tiendrait pas une seconde si le film se prenait ne serait-ce qu’unes seconde au sérieux, et De Palma l’a compris. Il parsème son film de personnages pittoresques (l’inégalable Beef, admirablement campé par Gerrit Graham), de petites touches humoristiques et de dialogues qui font mouche. C’est parfois de l’humour très noir, mais le réalisateur ne force jamais inutilement le trait. Au contraire, le dosage est suffisamment subtil pour rendre le spectateur complice, afin qu’il accepte avec davantage de facilité les éléments fantastiques du film.

 
 



 
 
Vertigineux mélange de styles, Phantom of the Paradise fait partie de ces films tellement riches qu’ils se revoient toujours avec le même plaisir, et dont on voudrait citer chaque détail, tant il regorge de créativité. En se réappropriant de grands thèmes du fantastique et en les intégrant dans une mise en images baroque et excessive, Brian de Palma livre un film unique en son genre, un chef d’œuvre d’inventivité et d’humour, dont il n’arrivera que très rarement à retrouver le ton décalé et outrancier. Enorme.


 
 



Arrêts sur Images
(à ne lire qu'après avoir vu le film)
 
 
 
Le Trombinoscope
Ah, que c'est bien, ces films qui proposent un trombinoscope en guise de générique de fin! D'abord parce que ça donne moins de boulot à votre blogueur favori, et ensuite parce que c'est toujours bien d'attirer l'attention du public sur certains acteurs, à plus forte raison quand ils ne sont pas très connus, comme ici. William Finley, comédien fétiche de De Palma, trouve ici le rôle de sa vie. Son interprétation est juste, émouvante, un peu gauche, il est juste formidable. On le reverra dans plusieurs "petits" films du réalisateur et plus récemment dans Le Dahlia Noir, avant son décès, au début de cette année. Paul Williams fera davantage carrière comme musicien, récoltant même au passage un oscar pour sa collaboration avec Barbra Streisand sur le remake de A Star is Born. Jessica Harper, après des débuts remarqués chez Woody Allen et Dario Argento, mènera un parcours également très discret. On l'a revue plus récemment dans Minority Report. Enfin, parmi les autres, Archie Hahn, qui joue un des musiciens, fera une belle carrière dans de petits rôles. On le revoit d'ailleurs assez souvent dans les films de Joe Dante.


 
 

L’introduction
Compte tenu de son ton très particulier, le film se devait de plonger le spectateur dans le bain dès le début, mais comment ? De Palma a donc utilisé une narration dont le ton étrange place directement le film sur le terrain du conte fantastique, en créant toute une aura de mystère autour des personnages. A noter que la voix en VO est celle de Rod Serling, le créateur et présentateur de la série The Twilight Zone.


 
 
 
 
Le Découpage
Même dans ses premiers films, De Palma possédait déjà un grand talent dans la construction et la mise en place de ses séquences-clé. L’accident de Winslow est un exemple parfait: le réalisateur, tout en lui imprimant un rythme implacable, sait rester d’une grande clarté, en montrant successivement  le danger et l’impuissance du héros pour y échapper.


 

 
En soi, l'accident lui-même est totalement irréaliste, mais De Palma court-circuite l'incrédulité du spectateur en mettant en avant l'intensité de la situation. La scène est sur-découpée et axée sur des détails qui renforcent l'impuissance du personnage principal.


 

 
A noter que, de manière assez symbolique, Winslow est "défiguré" par l'instrument qui est à la base de la chaîne discographique. On pourra y voir une métaphore de l'artiste broyé par la machine commerciale, et une préfiguration de l'intrigue, puisque sa musique va se retrouver pervertie par Swan. Pour la petite histoire, De Palma a coupé un plan très bref à la limite du gore, qui montrait Winslow émergeant de la presse à disques. La scène elle-même a été tournée dans une usine de jouets qui appartenait à la famille du producteur Edward R. Pressmann.
 
 
Le split-screen
Effet de style cher à De Palma, le split-screen permet de donner au spectateur deux points de vue (ou plus) sur une même action. Il participe à la richesse visuelle du film, mais peut paraître moins efficace, un peu plus brouillon que dans Sisters ou Carrie. Il peut aussi s’avérer perturbant pour le spectateur, qui ne sait pas toujours où regarder ni quelle action suivre. Dans la chanson Upholstery, le split-screen n’apporte finalement pas grand-chose au suspense lié à la bombe. La scène est d’ailleurs une sorte de clin d’oeil/hommage au plan générique du film d’Orson Welles, La Soif du Mal.
 

 
La démultiplication des écrans lors de la scène finale est beaucoup plus efficace : De Palma égare volontairement le spectateur en offrant davantage de points de vue, mais il est clair que c’est celui lié au tueur que le public va ensuite privilégier au détriment des autres. 

 

 
L’effet est beaucoup plus efficace dans la séquence ou le Phantom espionne Swan et Phoenix. La scène devient un jeu de miroirs ou le voyeur devient lui-même observé.
 
 
 
 
Hitchcock
Brian de Palma a toujours cherché à revisiter la scène de la douche de Psychose, et la variation qu’il en livre dans Phantom of the Paradise est sans doute la plus surprenante et la plus réussie de toutes, grâce à sa chute complètement inattendue. Le réalisateur joue sur les attentes du spectateur, qui sait que le Phantom est un personnage incontrôlable et potentiellement dangereux, mais il désamorce complètement la tension avec une trouvaille totalement saugrenue : la ventouse. Mention particulière au petit gloussement de Beef qui conclut la scène.

 
 

Swan Song
Une des conséquences les plus évidentes d’avoir pioché son inspiration un peu partout, c’est que De Palma a du faire face à plusieurs actions en justice au moment de la sortie du film. L’une d’entre elles a des conséquences visibles à l’écran : le label de Swan s’appelait initialement Swan Song, comme celui du groupe Led Zeppelin. Ni une ni deux, ce dernier en a interdit l’utilisation. Swan Song est donc devenu Death Records, et toutes les mentions d’origine ont été masquées plus ou moins adroitement par des caches reprenant le logo de l’oiseau mort ou bien coupées au montage. Les moyens alloués aux effets optiques étant dérisoires compte tenu du budget, cela donne des incrustations du logo très détectables et pas franchement esthétiques.

 
 

 
Le final
Point d’orgue du film, la séquence du mariage se démarque radicalement du reste du film sur le plan visuel, avec une captation très proche de celle du reportage. Elle a d’ailleurs été confiée à deux cameramen, Robert Elfstrom et James Signorelli, qu’on peut d’ailleurs apercevoir dans certains plans. L’utilisation de la caméra portée, ajoutée à l’emploi d’objectifs déformants, crée une ambiance survoltée, savamment renforcée par le montage de Paul Hirsch. De Palma avait déjà expérimenté ce genre de technique dans un de ses précédents films, Dionysus in 69, où il avait filmé en temps réel la représentation d'une pièce de théâtre, Les Bacchantes, d'Eurypide, par une compagnie new-yorkaise.
 
 
 
 
 
The Hell of It
A l’origine, cette chanson était prévue pour accompagner la séquence de l’enterrement de Beef, mais faute de moyens, cette dernière ne fût jamais tournée. Brian De Palma recyclera donc la chanson pour le générique final, qui prend la forme d’une présentation des acteurs, mais aussi d’un récapitulatif des meilleurs moments du film. La fin étant très dramatique et intense, cela permet au public de se sortir du film, tout en gardant en mémoire des moments plus légers.


 
Petit détail amusant: dans l'équipe technique, on relève le nom d'une décoratrice qui deviendra célèbre, comme actrice cette fois (et toujours grâce à Brian De Palma): Sissy Spacek.


 


Culte
Bien que la 20th Century-Fox ait dépensé des fortunes pour acquérir les droits du film, ce dernier se vautrera lamentablement aux USA. La faute, à ce qu’on dit, à une campagne publicitaire maladroite, qui ne mettait pas assez l’accent sur le côté fantastique du film, mais insistait au contraire sur l’aspect musical. La réputation de Phantom of the Paradise, débutera chez nous, en France, où le film récoltera le Grand Prix du fameux Festival d’Avoriaz. Sans cartonner au box-office, il restera à l’affiche très très longtemps à Paris, mais connaîtra également (sans qu’on comprenne très bien pourquoi !) un gros succès dans la ville canadienne de Winnipeg ! Depuis, des réunions de fans ont lieu, avec la participation de la plupart des têtes d’affiches du film. Enfin, signalons dans cette rubrique un superbe site dédié au film, The Swan Archives, qui est une véritable mine d’informations, et sur lequel on peut même trouver des prises coupées ou alternatives. Hautement recommandé.


 
 
 
En vidéo
Phantom of the Paradise s’est créé une bonne partie de sa réputation en vidéo, rien d’étonnant, donc, à ce qu’il ait été bien traité dans le catalogue de la Fox. Après une édition basique, la surprise viendra pourtant de l’éditeur français Opening, qui réédite le film en 2004 dans une superbe édition DVD sur deux disques. Le morceau de choix de cette nouvelle édition, c’est un reportage de près d’une heure, Paradise Regained, qui revient en détail sur le film en compagnie de nombreux intervenants (Brian De Palma, William Finley, Paul Williams, Jessica Harper…). Passionnant, même si moins détaillé que les making of à la Laurent Bouzereau.