dimanche 25 septembre 2011

L'Odyssée du Hindenburg (The Hindenburg)

Film de Robert Wise (1975), avec George C. Scott, Anne Bancroft, William Atherton, Burgess Meredith, René Auberjonois, Richard A. Dysart, etc.

The Hindenburg a été produit par les studios Universal au plus haut de la vague du film-catastrophe. Et assez paradoxalement, alors que les plus beaux fleurons du genre, comme La Tour Infernale, semblaient plutôt s’orienter vers le cinéma d’action, voici un film qui fait à fond dans le classique et le pépère, et qui l’assume pleinement.
 






On pourra trouver ça plutôt décevant de la part du réalisateur Robert Wise, qui a tout de même signé des classiques inoxydables comme West Side Story, La Mélodie du Bonheur (The Sound of Music) ou bien The Haunting (La Maison du Diable), déjà chroniqué ici même sur le Strapontin. Le scénario ne fait pas dans la nouveauté, ce qui est bien évidemment difficile puisque que l’action s’inspire de faits réels. Tout au plus le film apporte-t’il une hypothèse pour expliquer la catastrophe qui demeure, encore à ce jour, inexpliquée. Un autre challenge consistait à rendre sympathique la plupart des protagonistes, des allemands à la veille de la deuxième guerre mondiale. Le film prend donc le parti-pris de décrire ses personnages  comme conscients de la menace Hitlérienne, alors que cela n’était peut-être pas autant le cas à l’époque.
 
 
 
 
George C. Scott, impeccable comme toujours dans le rôle principal, compose un personnage hanté par le remords après la destruction de Guernica, à laquelle il a participé. Cela aide le spectateur à sinon accréditer, du moins accepter la thèse du sabotage, et donne une ambiance lourde à ce dernier voyage où, en définitive, tout le monde vit dans la peur. Ceci posé, la description des personnages se conforme aux canons du film-catastrophe, bref c’est définitivement sans aucune surprise.



 
Au niveau du rythme, The Hindenburg traîne un peu les pieds. Il faut dire que le parti-pris principal du scénario (l’hypothèse du sabotage) et le cadre de l’action n’autorisent pas beaucoup de débordements, et ceci d’autant plus que le film entend respecter une certaine authenticité historique. Robert Wise s’acquitte plutôt bien de toute la partie strictement descriptive, visant à décrire l’intérieur du dirigeable.
 
 
 
 
 
 
Le contexte politique de l’époque, ainsi que les circonstances ayant mené à l’accident, sont également très documentées. Par contre, on ne peut pas vraiment en dire autant du reste de l’intrigue, qui est mené sur un rythme beaucoup trop plan plan, avec finalement assez peu de péripéties, si ce n'est une séquence de réparation en plein ciel pas franchement palpitante. A signaler, par contre, une splendide partition musicale signée David Shire.







Alors qu’est-ce qui a bien pu séduire le Strapontin dans tout ça, vous demandez vous ? Tout simplement ses effets visuels. Bien avant que l’informatique règne en maîtresse absolue des trucages en tout genre, certains artisans déployaient des trésors d’ingéniosité afin de nous faire croire en l’impossible. Pour The Hindenburg, Universal a mobilisé les piliers de son équipe, qui avaient été très sollicités un an auparavant sur Earthquake (Tremblement de Terre), et plus particulièrement les talents d’Albert Whitlock, l’un des plus célèbres matte painters de la profession.
 
 
 
 
Mais, me demanderez vous, ami lecteur, qu’est ce donc qu’un matte painter ? Eh bien, il s’agit tout bonnement de peintures exécutées sur de grandes plaques de verre, dont une portion est laissée vide afin d’y incruster des prises de vues réelles. Whitlock était le maître incontesté de cet art, et The Hindenburg est, en ce sens, un véritable festival d’effets visuels « à l’ancienne ». Le mélange entre maquettes, fonds animés et éléments peints est sans faute et donne un cachet incroyable au spectacle, rendant à la perfection la grandeur et la majesté du dirigeable.




La séquence de la destruction du Hindenburg utilise les célèbres images d’archives de la catastrophe, entrecoupées de scènes reconstituées. Une habile transition animée nous fait passer de la couleur au noir et blanc et le mélange entre documents d’actualités et scènes reconstituées en studio est remarquable. On regrettera donc d’autant plus que le film se termine ensuite un peu abruptement après cela, un peu comme si on restait indifférent aux conséquences humaines du drame. Deux ou trois scènes pour montrer qui est mort et qui a survécu et hop, c’est torché !







On l’aura compris : en dépit de ses qualités, The Hindenburg est un film plutôt moyen dont le seul défaut est de ne pas appartenir à son époque. Cela fait partie des films qui vous fascinent étant jeune et auxquels on trouve tout plein de défauts pas mal d'années plus tard. En 1976, la vague des films-catastrophe arrive à son terme, et le cinéma de Papa a fait place au ton plus réaliste du cinéma US des années 70. Pas de place donc pour ce film au ton désuet qui ne trouva pas son public… mais auquel le Strapontin voulait tout de même rendre un petit hommage.






A la sortie du film, l'Universal n'a pas vraiment su comment vendre le film. Le rythme était visiblement trop lent pour le public des films-catastrophe, habitué à davantage d'action. De plus, la durée conséquente (plus de 2 heures) était un handicap. The Hindenburg a donc été exploité dans plusieurs montages différents. La version actuellement disponible en DVD n'est pas la même que celle exploitée en salles lors de la sortie du film en France. Il est d'ailleurs assez curieux de noter que la seule séquence qui casse un peu la lenteur du film (la réparation) a été considérablement remontée et raccourcie. De plus, une séquence de music-hall, dans laquelle deux passagers se moquent ouvertement du Führer, ne figure pas sur les copies françaises. Sans compter plusieurs scènes rajoutées aux diffusions télé du film aux USA. Malheureusement, compte tenu de la réputation de The Hindenburg, il y a peu d'espoir de voir exploitée en vidéo une copie complète. En attendant, on peut se rabattre sur l'édition DVD, à la qualité moyenne, mais qui a l'avantage de présenter plusieurs scènes coupées.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 


 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Enfin, pour ceux qui maîtrisent bien l'anglais et voudraient approfondir l'extraordinaire travail sur les effets visuels, le Strapontin ne peut que recommander la lecture de cet excellent article, très documenté et abondamment illustré.

vendredi 16 septembre 2011

Red

Film de Robert Schwentke (2010), avec Bruce Willis, Morgan Freeman, John Malkovich, Mary-Louise Parker, Helen Mirren, etc.

Franchement, c'était plutôt alléchant, tout ça: un casting de rêve, un scénario sympa (des ex-agents de la CIA sont menacés par leur ex-organisation)... et puis non. Oh, bien sûr, ça pète dans tous les sens, y'a des explosions achment spectaculaires, des cascades de la mort qui tue, et pour les home-cinémaniaques, ça défouraille de partout en 5.1! Alors quoi ? Le réalisateur Robert Schwentke (déjà auteur de l'impérissable Flight Plan) se paume dans les scènes explicatives, enchaîne des péripéties dont on se contrefiche, et oublie de donner un tant soit peu de corps à ses personnages. Et surtout, pour un film qui se vend comme une comédie, euh, on n'aurait pas oublié l'humour en route, par hasard ? ... A moins que le fait de voir Helen Mirren tirer à la mitrailleuse lourde en robe de soirée suffise à vous faire tordre de rire, c'est plutôt poussif en dépit de quelques idées sympathiques. Red n'a ni la verve insolente d'un film de Tarantino, ni l'humour d'un Guy Ritchie. Restent le charme de Mary-Louise Parker (une actrice qu'on aimerait décidément voir un peu plus souvent) et la présence de Richard Dreyfuss (qui vieillit plutôt bien!) et d'Ernest Borgnine (qui vieillit plus que bien!). C'est peu, mais apparemment suffisant pour que le film trouve son public et qu'on nous inflige un Red 2 très prochainement. 

lundi 12 septembre 2011

Desperate Housewives






















Ceux qui suivent encore et qui ne sont pas définitivement endormis près du radiateur doivent se souvenir qu’au Strapontin, on n’est pas vraiment fans de séries TV. Certes, votre humble rédacteur doit confesser quelques faiblesses pour de bonnes vieilles séries vintage des années 60 ou 70, mais de ce qui se fait récemment… nenni ! Pourtant, c’est pas faute qu’on nous rabâche les oreilles avec les séries actuelles qui, à en croire les spécialistes, rivalisent d’inventivité et de talent avec le cinéma actuel.
Mouais …
Sous l’affectueuse pression de ses amis et collègues, Le Strapontin a donc fini par s’y mettre. Passons sur 24, auquel nous consacrerons un papier un de ces quatre, et attardons-nous donc sur le fameux Desperate Housewives.



Honnêtement, sans les efforts déployés par ma chère et tendre pour me convertir, j’aurais laissé de côté. Un ou deux épisodes visionnés à la va-vite, hors contexte, ça ne m’avait pas vraiment convaincu, bien que je reconnaisse que la série possédait de l’humour et un bon sens du rythme. Et puis, finalement, un beau jour, c’est décidé : le Strapontin prend le taureau par les cornes et on attaque la saison 1 !




Et là, franchement, je dois dire que j’ai été scotché par la qualité de la série. Ce que je prenais pour une sitcom vaguement plus intelligente que les autres se révèle être une passionnante comédie de mœurs, a mi-chemin entre American Beauty et Twin Peaks. Desperate Housewives, en fait c’est la version sérieuse des Banlieusards. D’ailleurs, la série utilise exactement le même décor de rue (ici baptisée Wisteria Lane), mais tout comme le film de Joe Dante, elle repose sur la paranoïa qui se crée entre voisins lorsque des évènements étranges se produisent dans leur quartier. Cependant, là où Dante faisait dans la caricature, le feuilleton joue sur une ambiance à la David Lynch, avec des apparences ne sont jamais ce qu’elles semblent être, des personnages louches et des tonnes de secrets enfouis – au propre comme au figuré. En somme, dans ce petit monde, aucun des protagonistes n’est réellement sans tâche, chacun trimballe sa dose de secrets ou de tares. C’est un univers à la Blue Velvet, mais en beaucoup plus soft et en largement moins dérangeant : le mystère est posé dès les premiers épisodes, et la série brode ensuite autour des différents personnages principaux, soit 4 couples différents. Chacun d’entre eux est très typé, mais ils sont confrontés à des problèmes qui sont suffisamment proches des préoccupations de chacun (l’éducation des enfants, la vie professionnelle, le couple…) pour que le spectateur se sente concerné. Desperate Housewives brode ainsi des petits quiproquos, sur un rythme trépidant qui ne laisse pratiquement pas de répit au spectateur. On passe très rapidement d’une histoire à une autre, sans pour autant que la série ne paraisse fragmentée ou artificielle. Au crédit des scénaristes (et en particulier de son créateur Marc Cherry), il faut reconnaître un vrai talent pour typer en quelques répliques leurs personnages et développer ce genre de micro-situations qui font tout le sel de la série.





Ce qui distingue également Desperate Housewives, c’est justement sa tonalité douce-amère, juste un peu cynique mais pas trop, et son principe de narration. La série s’ouvre sur un suicide, et tous les épisodes seront commentés par la voix off de la morte Marie Alice Young. Si le procédé de faire raconter l’histoire par un mort n’a rien de bien nouveau (souvenons-nous de Sunset Boulevard), son utilisation ici est très judicieuse. La voix intervient en début d’épisode, pour introduire de nouveaux personnages, et à la fin, pour donner comme une petite leçon de vie à partir de ce qui vient de se passer. C’est ce commentaire tantôt malicieux, tantôt franchement cynique, fortement inspiré d’American Beauty, qui donne à Desperate Housewives toute sa personnalité. C’est même parfois franchement émouvant, lorsque des petites phrases en apparence banales trouvent soudain une résonance personnelle chez le spectateur. Chacun y superpose non seulement ce qu’il vient de voir, mais aussi ce qu’il a pu ressentir à un moment donné de sa vie, et ce n’est pas une des moindres qualités de cette série que d’avoir su créer par ce biais une sorte d'intimité avec son public.






Il y en aurait encore beaucoup à dire, que ce soit au sujet de l’excellent générique animé (un collage qui mélange peinture classique et pop art), ou de la musique malicieuse et sautillante de Danny Elfman et Steve Jablonsky. La série a définitivement trouvé ses marques et navigue toujours aussi habilement entre intrigue policière et comédie de mœurs, tout en maintenant une qualité d'écriture assez extraordinaire. Quelques "gueules" du cinéma US, comme William Atherton, Lesley AnnWarren, Michael Ironside ou Richard Roundtree, commencent à y faire des apparitions, ce qui chatouille la fibre cinéphilique de votre serviteur, bref... Gageons donc que nous en reparlerons sous peu sur Le Strapontin!

mercredi 24 août 2011

L'Impasse

(Carlito's Way)
Film de Brian de Palma (1993), avec Al Pacino, Sean, Penn, Penelope Ann Miller, James Rebhorn, Viggo Mortensen, John Leguizamo, etc.


















 
 
 
 
 
 
 
Brian De Palma, Al Pacino… A courte vue, ça pouvait ressembler à une suite de Scarface. Carlito’s Way est au contraire l’itinéraire émouvant d’un ex-gangster qui ne parvient pas à se réinsérer et à échapper à son destin. Retour sur un classique du genre, et l’un des plus beaux films de son réalisateur.
 
 
 
 
cpt-2011-08-20-13h44m57s171Bon, on le dit tout net : au Strapontin, on roule à fond pour Brian de Palma ! Ca a commencé en 1975 par la vision de Phantom of the Paradise (auquel il Le Strapontin rend pleinement hommage ici), avec bien entendu quelques passages à vide de temps en temps. C’est vrai que le réalisateur a connu un parcours plutôt inégal, alternant les grandes réussites et les semi-ratages. Pourtant, une constante dans son œuvre : un sens du visuel que possèdent bien peu de metteurs en scène à l’heure actuelle.
 
 
 
 
 
 
 
cpt-2011-08-21-11h49m32s168On a souvent comparé à tort De Palma et Hitchcock, mais il existe néanmoins un domaine dans lequel les deux hommes se rejoignent, c’est la compréhension de l’image et de son impact. Il est un des rares metteurs en scène actuels (avec Martin Scorsese) à envisager ses films comme des histoires à raconter visuellement, dans lesquelles chaque plan, chaque mouvement de caméra a son importance dans le récit. Chacun de ses films contient ainsi une séquence-clé, qui s’articule sur une mise en image très élaborée et une utilisation savante du montage et de la musique.
 
 
 
 
 
cpt-2011-08-20-13h49m39s179Carlito’s Way est vraiment un cas à part, dans la mesure où le film semble éviter dans un premier temps toutes les composantes de son style. A première vue, la présence d’Al Pacino en tête d’affiche pourrait faire penser à une continuation de Scarface. Le personnage de Carlito Brigante, au vu de son passé, pourrait même faire penser qu’il n’est pas si éloigné que ça d’un certain Tony Montana, dans la mesure où il a baigné, avant son incarcération, dans des trafics divers et variés. Il est d’ailleurs à noter que De Palma a longtemps hésité avant de signer pour le film, car il ne voulait pas faire "un nouveau film de gangsters latinos".
 
 
 


 
cpt-2011-08-20-13h47m25s115Pourtant, dès le début, le ton est donné : Carlito’s Way se démarque définitivement de Scarface, avec un superbe générique en noir et blanc, des images où le personnage principal est abattu, et racontera en voix off tout ce qui l’a amené jusque là. Déjà, la patte De Palma est présente avec des plans basculants, où l’image se retourne pour aller cadrer Carlito sur une civière.



 
 
 
 
cpt-2011-08-21-10h57m12s236Le film surprend tout d’abord par son caractère posé, sa mise en scène simple et sans fioritures. De Palma montre les retrouvailles de Carlito avec son quartier et son entourage de manière très neutre. C’est pour mieux nous cueillir lors des moments-clés, où il fera alors appel à toutes les ressources de son style. On retrouve ainsi dans Carlito’s Way ces séquences quasiment muettes où seules l’image et la musique suffisent à la compréhension de l’histoire. D’une précision incroyable dans sa mise en place, la réalisation fonctionne sur un rythme carrément musical, avec un montage d’une formidable efficacité.
 
 
 
 
 
 
cpt-2011-08-21-12h01m49s120Certains moments de la poursuite finale pourraient passer pour des clins d’œil à Dressed to Kill, mais le réalisateur sait donner une vie propre à sa séquence et ne se répète jamais. La plupart du temps, il nous attache à son personnage par le biais de travellings incessants qui le suivent ou le précèdent. Cette idée sera poussée jusqu’au bout  à l’aide de plans-séquences incroyables. Mais à côté de cette prodigieuse virtuosité, la technique reste pourtant très discrète, tant le réalisateur privilégie ici les personnages et leur destin.

 

 
 
cpt-2011-08-21-11h14m36s213Carlito est obligé de replonger par loyauté envers son ami Kleinsfeld. Il envisage son rêve sous la forme d’une place au soleil, symbolisée par une affiche dans le métro. Plusieurs fois, le passé se rappelle à lui au cours du film, mais il reste fidèle au but qu’il s’est fixé, et n’en dévie en définitive que par amitié. Il y a, à la base, un matériau très riche, tiré de deux livres d’Edwin Torrès, un ancien district attorney. Cependant, on retrouve l’un des thèmes chers à De Palma, la trahison.
 
 
 
 
 
 
 
cpt-2011-08-21-11h14m38s242Tout comme les autres héros des films du réalisateur, Carlito est un innocent qui cherche la rédemption et ne parviendra pas à la trouver. C’est finalement un reflet de lui-même, un jeune voyou nommé Benny Blanco, qui lui sera fatal. Le film bascule réellement lorsque Brigante et Kleinsfeld aident un détenu à s’évader de la prison flottante de Rikers. La séquence, baignée d’une lumière bleue irréelle, est le pivot du film, au-delà duquel les personnages ne peuvent plus revenir en arrière et devront faire face à leur destin.



 
 
 

 
cpt-2011-08-21-10h23m13s81Même si dans sa forme, le film peut paraître assez classique, une bonne partie s’est construite au fur et à mesure du tournage, au gré de certaines expérimentations. La construction « en boucle » n’était pas prévue au départ. De même, la poursuite finale, initialement prévue au rez-de-chaussée du World Trade Center, a dû être re-localisée dans la gare de Grand Central. De Palma craignait d’ailleurs que cela encourage les comparaisons avec la scène de l’escalier des Incorruptibles, elle aussi située dans une gare. Carlito’s Way tire finalement toute sa puissance de ces séquences « plus grandes que nature » qui enrichissent la matière d’un scénario profondément humain, et en font en définitive un grand film romantique, à l'opposé du ton plutôt cynique et cinglant des autres films du réalisateur.



 
cpt-2011-08-21-11h13m10s126Les acteurs sont bien évidemment pour beaucoup dans la réussite du film, en particulier Al Pacino, qui brosse ici un portrait de gangster à des lieues du Tony Montana de Scarface. Bienveillant, conscient de ses limites, il traverse tout le film avec une présence incroyable et donne le sentiment de porter le monde sur ses épaules. Sans jamais surjouer, l’acteur livre une performance touchante et crédible. Il faut également saluer la présence de sa partenaire Penelope Ann Miller, qui donne toute son âme à l’histoire d’amour qui se situe au cœur du récit. Sean Penn, quasiment méconnaissable, est égal à lui-même, c'est-à-dire excellent dans un rôle pourtant très ingrat. Son jeu imprévisible et survolté fait merveille dans la seconde partie. Il faut également citer John Leguizamo, dans le rôle-clé de Benny Blanco, qui en quelques minutes de temps d'écran s'impose avec talent.
 
 


 
cpt-2011-08-21-12h11m32s69Une grande partie de l’émotion est véhiculée par l’excellente partition musicale de Patrick Doyle. Ce musicien anglais, découvert par Kenneth Branagh, n’avait jamais collaboré avec De Palma, et le résultat ici est vraiment magnifique. On sent à chaque instant que la musique a réellement été pensée pour accompagner non seulement les sentiments des protagonistes, mais pour épouser une mise en scène très musicale dans son esprit. La musique est utilisée avec beaucoup de parcimonie, et toujours en renfort des moments-clés, dont elle devient un élément essentiel, tant le mixage la met en avant. L’adagio qui ouvre le film est profondément désespéré, et donne le ton dès le début. A d’autres moments, la fragilité des rapports entre Carlito et Gail se retrouve dans un thème romantique en pointillés, presque hésitant.


 
 
Brian De Palma avait déjà prouvé à plusieurs reprises qu’il était un technicien hors-pair, mais avec Carlito’s Way, il passe à la vitesse supérieure. Le film arrive à concilier le style flamboyant de son auteur avec une histoire solide et émouvante, et le résultat est l’une de ses œuvres les plus attachantes et les plus fortes. Classique certifié.
 
 
 

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Le Trombinoscope
En dehors de ses têtes d’affiche, le film comporte également un casting remarquable, principalement composé de « gueules », parmi lesquelles on reconnaîtra l’excellent Luis Guzman (toujours au rendez-vous pour les rôles de latinos) ainsi que Rick Aviles (qui jouait le tueur dans Ghost). A noter également la présence de Viggo Mortensen et aussi de ce solide second rôle qu’est James Rebhorn (toujours détestable dans les rôles de procureur). L’actrice Ingrid Rogers fait ses débuts dans le film, mais on ne peut pas dire que sa prestation soit particulièrement marquante. Egalement dans un tout petit rôle, Paul Mazursky, qui fût dans les années 70 un réalisateur remarqué.


 
Al Pacino
Sean Penn
Penelope Ann Miller
Luis Guzman
John Leguizamo
Viggo Mortensen
James Rebhorn
Rick Aviles
Jorge Porcel
Paul Mazursky
Ingrid Rogers
Joseph Siravo





La Technique du Film
 
ATTENTION! Ces focus techniques se concentrent sur la mise en scène de plusieurs séquences-clé du film. Il va donc de soi qu'ils révèlent des informations importantes sur l’intrigue, et qu’il est donc souhaitable de ne les lire qu'après avoir vu le film.
 
Le Bar
Lors de la première séquence d’action du film, Carlito accompagne son neveu pour un deal qui va mal tourner. Le cadre de l’action est une salle de billard dont les murs rouges taquinent déjà un peu l’œil du spectateur. L’idée maîtresse de la séquence est la confusion, et De Palma entretient cette impression en étant volontairement très imprécis dans sa mise en place. Le réalisateur fait généralement fonctionner l’action en posant clairement la géographie des lieux, ce qui n’est pas le cas ici. Les seuls éléments auxquels le spectateur peut se raccrocher, ce sont des gros plans qui établissent que Carlito a un plan pour se sortir de cette situation. Le moment-clé est un gros plan totalement irréaliste de lunettes, dans le reflet desquelles on voit la présence d’un individu armé. Le reste de l’action est extrêmement rapide, Carlito neutralisant les deux joueurs de billard avant de tirer sur les malfrats. L’affrontement contre le patron du bar est, par contre, très dynamique dans sa mise en images, un travelling latéral vers la gauche suit Carlito alors qu’un mouvement de caméra en sens inverse accompagne son adversaire.
 
 




 
L’Horizon qui chavire
Stephen H. Burum, le directeur photo attitré de De Palma, utilise dans le film de nombreux cadrages très inventifs, et l’un des effets les plus originaux consiste à incliner la caméra, parfois jusqu’à des angles excessifs, puisqu’elle pivote jusqu’à 90°. Cet effet accentue l’impression d’étrangeté dans certaines séquences, comme la scène d’amour entre Carlito et Gail. Dans la scène finale, l’image bascule carrément, un peu comme si le spectateur était à la place de l’âme de Carlito qui quitte son corps. Ce mouvement de caméra permet au réalisateur de raccorder sur la civière puis le visage d’Al Pacino.

 

 
 
 
L’Ascenseur
Plus classique dans sa forme, cette séquence repose essentiellement sur le rythme du montage. Le public sait que le personnage est menacé, et la musique, très nerveuse, fait lentement monter la tension. De Palma alterne entre les plans du visage de Kleinfeld, qui a remarqué quelque chose d’anormal, et des plans de coupe sur son agresseur qui progresse vers lui. Le réalisateur crée la surprise avec le gros plan d’un second attaquant sur qui s’ouvrent les portes de l’ascenseur. L’agression en elle-même se déroule très vite, le montage s’emballe, l’action devient chaotique jusqu’aux coups de couteau portés sur l’avocat.


 
 

 
« Adios Counselor ! »
Carlito se venge de son ami en retirant les balles de son pistolet, alors qu’il le sait menacé par des tueurs dans sa chambre d’hôpital. Le public n’est pas au courant que l’arme est vide, et De Palma explique la situation sans utiliser le moindre dialogue. Le tueur pénètre dans la chambre, met Kleinsfeld en joue. Celui-ci utilise son pistolet et découvre qu’il est vide. Le plan suivant montre Carlito à l’extérieur de l’hopital, jetant des objets dans une poubelle. Objets qui se révèleront être les balles du revolver, comme nous montre un plan pris depuis l’intérieur même de la poubelle.
 
 
 


 
 
La Poursuite dans le Métro
Carlito est repéré dans la rue par les tueurs qui veulent sa peau. Ils le poursuivent donc dans le métro. La caméra l’accompagne dans le wagon, mais De Palma coupe sur plusieurs plans extérieurs de la rame, qui accentuent le fait que le personnage est en quelque sorte prisonnier et n’a pas vraiment de place pour se cacher. On suit ses déplacements dans le wagon, talonné par ses adversaires. De Palma coupe la tension de la séquence en nous montrant Gail sur le quai de la gare. La pendule, cadrée au premier plan, nous rappelle que Carlito joue contre la montre. Alors qu’il est quasiment piégé à un arrêt, un gros plan sur sa main armée d’un revolver fait comprendre aux malfrats qu’il est prêt à tirer dans la foule pour se défendre.
 
 
 

 

 
Le « Point de vue de Dieu »
C’est un effet de style cher à De Palma, qui avait d’ailleurs été parfois utilisé par Hitchcock (à qui on doit d’ailleurs cette appellation). La caméra filme l’action depuis une position haute. Cela permet généralement d’offrir un point de vue supplémentaire sur l’action, et donc de la clarifier dans certains cas, mais bien souvent, un tel cadrage a tendance à « écraser » les personnages, et à souligner leur vulnérabilité.
 
 


 

 

Split Screen
Un autre effet de style qu’on retrouve souvent chez De Palma, c’est le fait d’impliquer davantage le spectateur en lui montrant deux ou plusieurs actions en simultané. C’est un procédé qu’il utilise à l’extrême avec le split-screen (deux images différentes à l’écran) dans des films comme Sisters ou Carrie. Par contre, son utilisation dans Carlito’s Way est beaucoup plus subtile. Dans le premier exemple, les visages de Carlito et de Gail ne sont sur le même plan et ne devraient donc pas être nets tous les deux. C’est un objectif spécial, le split diopter, qui permet ce type d’image, et cela oblige le spectateur à se concentrer sur les deux visages pour y lire les émotions, ici contradictoires, qui sont liées à la scène. Le second exemple est plus classique, le décor lui-même crée des cadres naturels où deux actions se déroulent en parallèle.
 
 

 

 
Grand Central
C’est le moment fort du film, dans lequel on retrouve un autre élément du style De Palma : le plan-séquence. La caméra suit Carlito alors qu’il essaie de se cacher dans la gare de Grand Central, et le spectateur est réellement impliqué en suivant tous ses déplacements. Le réalisateur fait converger l’action vers l’escalator, où se déroulera la fusillade finale. De Palma n’a pas voulu refaire la célèbre séquence des Incorruptibles et en dépit d’un cadre similaire, l’approche est totalement différente. On notera au passage l’efficacité du découpage et la précision de la mise en place, mais aussi la diversité des plans et le rythme imprimé par le montage et la musique. En même temps, la séquence reste fidèle à un parti-pris de réalisme, et ne succombe pas au côté too much de certaines scènes d’action actuelles.


 


La Fin
Bien qu’on sache depuis le début du film que Carlito est condamné, le film tente de nous le faire oublier. En fait, De Palma nous implique tellement sur le plan dramatique durant la séquence de Grand Central que nous ne pensons même pas que le héros va se faire « cueillir » au dernier moment, alors que tout semble résolu. Nous avions déjà vu la séquence lors du générique, mais en noir et blanc, ce qui lui conférait un caractère irréaliste (on aurait même pu penser qu’il s’agissait d’un rêve). La voir en couleur agit donc comme un dur retour à la réalité. Le film se termine sur une image paradisiaque, une affiche qui s’anime sous les yeux de Carlito, seul vestige d'une réalité qu'il ne connaîtra jamais. « J’ai eu une dure nuit. Je suis fatigué, chérie, si fatigué… »
 
 

 



En vidéo
Sorti initialement dans une édition qui ne comportait que le film, et qui plus est dans un transfert plutôt moisi, Carlito's Way a heureusement bénéficié d'un nouveau pressage tout à fait recommandable. La qualité est au rendez-vous, et le DVD bénéficie d'un documentaire de 40 minutes, signé Laurent Bouzereau (pour les néophytes, une pointure en matière de making of). Sans être aussi fouillé que ceux qu'il a pu réaliser pour Hitchcock ou Spielberg, le reportage est tout de même très intéressant et comporte des interviews de Brian De Palma, du producteur Martin Bregman, du scénariste David Koepp et du monteur Bill Pankow. Une galerie de photos et d'une bande-annonce complètent le disque. Le film a également eu les honneurs d'une édition blu-ray, que je n'ai pas testée, mais qui est paraît-il de bonne qualité. On y trouve également 8 minutes de scènes coupées, absentes du DVD.