vendredi 3 juin 2011

L'Au-Delà

(Hereafter)

Film de Clint Eastwood (2010), avec Cécile de France, Matt Damon, Bryce Dallas Howard, Frankie et George McLaren, Thierry Neuvic, Jay Mohr, etc.

 

 














 
 
Les films sur la vie après la mort, c’est toujours un peu casse-gueule. La plupart du temps, on verse dans le fantastique pur façon Ghost ou The Frighteners, histoire de ne pas affronter de face les grandes questions que pose le sujet. C’était donc particulièrement intriguant de voir Clint Eastwood s’attaquer à ce sujet. Depuis plusieurs années, le réalisateur est entré dans une phase de sa carrière où il n’a plus rien à prouver, où il aligne consciencieusement des films profondément touchants et forts, tels que Changeling (L’Echange) ou Gran Torino.
 
 
 


On attendait donc beaucoup de ce Hereafter, un peu trop même, et en définitive on se retrouve en fin de course avec un film très moyen et largement au-delà des possibilités offertes par son sujet. Il ne s’agit pas proprement parler d’une commande, mais Hereafter est produit par Amblin, la société de Spielberg, ceci explique peut-être cela. Le réalisateur avait pourtant prouvé qu’il savait livrer une œuvre personnelle dans ce cadre, comme il l’avait fait avec Sur la Route de Madison.
 
 
 
 

 
Déjà, ça commence plutôt mal avec une séquence apocalyptique qu’on croirait échappée d’un film de Roland Emmerich, et qui recrée le tsunami indonésien de 2004. Outre ses effets spéciaux plutôt ratés, la séquence est complètement en porte-à-faux avec le reste du film, qui va développer plusieurs histoires parallèles sur un mode plutôt intimiste. Nous suivons donc un médium (Matt Damon) qui possède un don psychique bien réel, ainsi qu’un petit garçon (Frankie Mc Laren) qui est sous le choc de la mort de son frère. Il y a également une troisième histoire, liée à la séquence d’ouverture, qui met en scène une reporter (Cécile de France), qui cherche à expliquer les visions qu’elle a eue pendant la catastrophe.
 
 


Au travers des deux premières intrigues, on retrouve le Eastwood qu’on connaît et qu’on apprécie. Matt Damon, tout en finesse, livre une belle performance et campe un personnage prisonnier de son don, qui ne peut arriver à mener une vie normale, même dans ses rapports avec une jeune femme (Bryce Dallas Howard, charmante comme toujours). On pense souvent à Dead Zone, de Cronenberg, mais la finesse de la réalisation sait faire oublier ces références. De même avec l’histoire anglaise, portée par la performance du jeune Frankie Mc Laren, qui évoque un réalisme social à la Ken Loach.
 


 
Le problème, c’est la troisième intrigue, avec Cécile de France. C’est un peu obligé, dans le fond, puisque c’est à cette section qu’il incombe d’expliquer le pourquoi et le comment, les grandes questions, la mort, tout ça… On sent alors Eastwood un peu gêné aux entournures. Il lance son actrice dans une enquête dont il ne révèle jamais rien, ce qui devient vite assez frustrant. Alors au pire, on se dit que la conclusion va remettre tout ça en place et enfin nous apporter des réponses… C’est loin d’être le cas, hélas, puisque c’est même elle qui fout le film en l’air, à mon sens. On attendait quelque chose de profond, on se retrouve avec un dénouement limite neu-neu, et les étapes qui amènent à la rencontre des différents personnages semblent baclées, même s'il y a parfois de beaux moments (la visite de la maison de Charles Dickens).
 
 


Résultat des courses : malgré ses défauts, Hereafter reste tout de même un film intéressant. L’attention que porte le réalisateur aux personnages et la finesse de leur description emportent l’adhésion. Il est dommage que toutes ces bonnes choses soient sabordées par un scénario trop convenu. Après le moyen Invictus, Eastwood nous doit une revanche.
 



mardi 31 mai 2011

Orange Mécanique

(A Clockwork Orange)

Film de Stanley Kubrick (1971), avec Malcolm Mc Dowell, Warren Clarke, Patrick Magee, John Clive, Michael Bates, Adrienne Corri, etc.



































Première commande pour le Strapontin ! Comme je vous avais invité à le faire dans un billet précédent, il m’a été soumis quelques titres ! Pas de la petite bière, croyez-le bien : on s’attaque aujourd’hui à un gros morceau avec le célébre classique Kubrickien, Orange Mécanique ! Retour sur un film qui, malgré ses 40 ans au compteur, n’a rien perdu de sa force corrosive.








Le hasard faisant bien les choses, Arte a eu la bonne idée de rediffuser récemment ce petit chef d’œuvre, accompagné d’un reportage rétrospectif passionnant. Et c’est inévitable, je me suis dit que j’allais en regarder cinq minutes, et pour finir je me suis enquillé la totalité du film (alors même que je le possède en DVD, allez comprendre !). Il faut dire que pour les gens de ma génération (mon Dieu, qu’on se sent vieux tout à coup !), Orange Mécanique fait partie de ces films qui étaient entourés d’une aura de scandale. Je dois même avouer publiquement ici que j’avais falsifié à l’époque ma carte d’identité pour pouvoir aller le voir (ce qui fût finalement inutile car compte tenu de ma taille imposante, la caissière ne me demanda même pas de justificatif pour mon âge!).







Il faut reconnaître qu’il y avait largement de quoi être choqué. En quelques minutes, le film bouscule tous les repères du bon goût : violence gratuite, viol… Kubrick n’y va pas avec le dos de la cuillère et nous scotche littéralement avec une mise en scène brute, à l’arraché. Orange Mécanique nous attache au destin d’Alex, un voyou qui, trahi par sa bande et capturé par la police, sera utilisé par le gouvernement dans une opération de lavage de cerveau destinée à le purger définitivement de toutes ses pulsions violentes.










Le roman d’Anthony Burgess, dont le film est tiré, était unique en son genre : raconté du point de vue d’Alex, il était écrit dans une sorte d’argot littéralement incompréhensible (à tel point que l’éditeur lui avait rajouté un lexique !). L’effet était saisissant : le lecteur, malmené par ce vocabulaire inhabituel et étrange, se retrouvait comme en terre inconnue, avec pour seul repère les réflexions du héros. Kubrick ne va pas aussi loin dans sa démarche, il utilise un langage qui soit tout de même appréhendable par le public. En revanche, il ne s’impose aucune limite quant à la violence et sa représentation.









Avec le recul, on mesure à quel point Orange Mécanique a pu, lors de sa sortie, bousculer les interdits. Aujourd’hui encore, on reste ébahi par le fait qu’un grand studio comme la Warner ait eu le courage de produire et de distribuer un film au contenu aussi controversé. A l’heure actuelle, tout est si politiquement correct dans l’industrie du cinéma qu’on a vraiment du mal à imaginer qu’un film aussi subversif ait réussi à se monter et à trouver son public. Stanley Kubrick a su ici prendre des risques énormes pour imposer sa vision sans le moindre compromis, au-delà de ce qui lui imposaient les codes de la Censure de l’époque (le film a tout de même écopé d'un visa X), dans une démarche d’une grande liberté artistique et d’un grand courage qui serait bien impensable de nos jours.






Orange Mécanique, c’est comme un jeu de miroirs dans lequel Kubrick semble vouloir nous perdre : d’abord il expose la cruauté dans ce qu’elle a de plus condamnable, puis il fait de son héros une victime incapable de se défendre. Le film renvoie dos à dos les voyous et les forces de l’ordre, et finit par démontrer qu’en définitive, il n’existe aucune solution réelle au problème de la violence. Pire encore, le réalisateur joue avec notre fascination pour elle, il chamboule tous nos repères moraux, si bien qu’en définitive, nous ne savons que penser.









En ce sens, Orange Mécanique est une odyssée, au même titre que pouvait l’être 2001. C’est en cela que le film s’avère être une adaptation sacrément intelligente du livre de Burgess, puisqu’on s’y retrouve, de la même manière, prisonnier d’un univers dans lequel le seul repère est la voix intérieure du héros. Le public reçoit les images en pleine face et se retrouve désarmé, tel Alex pendant son traitement.








Par certains aspects, notamment les décors et les costumes très typés seventies, le film a pas mal vieilli. En revanche, Orange Mécanique conserve intacte sa puissance de fascination. Des dizaines d'années après, des images fortes restent en mémoire, telles le regard d'Alex ou encore la barbarie du traitement Ludovico et ses écarteurs de paupières. La prestation incroyable de Malcolm Mc Dowell, qui trouve ici le rôle de sa vie, y est pour beaucoup. Son interprétation d'Alex crève littéralement l'écran. On peut également citer la musique de Walter Carlos qui, en adaptant au synthétiseur des morceaux du répertoire classique, confère au film une étrangeté indéniable. La mise en scène de Kubrick alterne les styles avec une adresse confondante, passant d’une mise en images très « nouvelle vague » avec caméra à l’épaule à des plans magnifiquement éclairés par le chef opérateur John Alcott. A l'opposé de l'esthétisme glacé et de la complexité technique d'un 2001, Orange Mécanique impose une mise en scène percutante et agressive qui épouse parfaitement son sujet.





Enfin, ce qui surprend le plus, c’est l’aspect corrosif d’Orange Mécanique, qui pulvérise la froideur du style Kubrickien. Le réalisateur s’amuse à ruer dans les brancards, à provoquer, à braver les interdits, à désamorcer les pistes de réflexion. Plus que dans l’humour un brin lourdingue (qui d'ailleurs ne fait pas toujours mouche), c’est davantage dans cette approche cynique et mordante de son sujet que l’on peut sentir cette drôlerie hargneuse qui fait tout le prix du film.





Quelque part, cet esprit no limit s’est malheureusement retourné contre le film. La Grande-Bretagne accusera Kubrick d’avoir inspiré des voyous à commettre des meurtres, ce à quoi il répondra en interdisant pendant des années la projection de son film dans ce même pays. Par son incroyable liberté, Orange Mécanique devient donc aussi, quelque part, un objet fascinant et dangereux. C'est un ultime pied de nez que nous fait Kubrick par rapport à la gravité de son sujet, et ce n’est pas l’un des moindres paradoxes de ce film décidément unique et inclassable.









Le Trombinoscope
On a déjà dit tout le bien qu'il fallait penser de la performance de Malcolm Mc Dowell, et le reste du casting est assez surprenant dans ce sens où Kubrick y a utilisé des acteurs qu'on a très rarement revus ailleurs. On pourra émettre quelques réserves sur le jeu de Patrick Magee, un peu trop outrancier, mais je dois avouer que Michael Bates, qui joue le gardien de la prison, me fait bien rire à chaque fois. Enfin, pour la petite histoire, précisons que le culturiste est joué par David Prowse, qui devait quelques années plus tard, incarner Darth Vader dans les 3 premiers Star Wars...


Malcom Mc Dowell
James Marcus
Warren Clarke
Michael Bates
Carl Duering
Madge Ryan
Patrick Magee
Philip Stone et Sheila Raynor
Anthony Sharp
Aubrey Morris
David Prowse (à droite)

dimanche 29 mai 2011

Le Bus en Folie (The Big Bus)

Film de James Frawley (1976), avec Joseph Bologna, Stockard Channing, Ned Beatty, Harold Gould, John Beck, René Auberjonois, Ruth Gordon, etc...

















Hein? Quoi? Ah que quoi ça? Ca sort d'où, ce truc? Pas de panique, ami lecteur!  La vocation du Strapontin, c'est aussi de vous faire découvrir des nanars oubliés, des trucs qui craignent un peu mais pas trop. C'est pourquoi, dans cette quête incessante pour dénicher des raretés, on a mis aujourd’hui la main sur une perle ! Imaginez un peu : The Big Bus raconte l’odyssée mouvementée d’un bus à propulsion nucléaire lors de son voyage inaugural. Tout un programme !


Pour la majorité du grand public, le film parodique n’a pas existé avant Airplane (Y’a-t-il un Pilote dans l’Avion?) . Et pourtant, ce serait oublier les efforts souvent méritoires d’un Mel Brooks qui, avant de sombrer dans la gaudriole, avait signé avec Young Frankenstein et High Anxiety de belles réussites. Si je parle de Mel Brooks ici, c’est parce que The Big Bus évoque plus d'une fois son cinéma. Pas grand’chose à voir donc avec l’humour façon ZAZ (les réalisateurs Zucker-Abrahams-Zucker de Y’a-t’il un Pilote). Dans ce dernier, l’histoire est juste une trame où on essaie de greffer un maximum de gags aussi loufoques que possible. L’humour, dans The Big Bus, est beaucoup plus « pépère », dira-t’on, ce qui est loin d’être péjoratif. C’est à mi-chemin entre l’humour parfois lourdingue de Brooks et le tir de barrage des ZAZ, avec à la clé des idées souvent marrantes et des gags qui font mouche.





Le film est sorti en France dans une indifférence polie, pendant l’été, à une époque où les distributeurs vidaient leurs fonds de tiroir. Inutile de dire donc qu’il n’a pas fait un carton, loin de là. Je crois même me souvenir qu'il a dû rester quelque chose comme une semaine à l'affiche, un record à cette époque. Vendu comme une parodie des films-catastrophe, il n’en est pas réellement une. A l’époque, il y avait pourtant déjà eu 747 en Péril, L’Aventure du Poséidon, Tremblement de Terre et La Tour Infernale. On pourrait dire que le film est vaguement basé sur le premier de la liste, qu’il en reprend certains éléments et certaines situations. Le carton du pré-générique, avec sa voix off ringarde, annonce d'ailleurs la couleur: "Il y a eu des films sur des grands tremblements de terre, il y a eu des films sur des grands bateaux qui coulent... Des films sur de grands immeubles qui brulent ... Des films sur des grands dirigeables allemands qui éclatent... Maintenant, voici un film sur ... The Big Bus!!"






Ce qu’il récupère du genre, en revanche, c’est la galerie de personnages parfaitement typés et qui sont ici caricaturés jusqu’au cliché : il y a le couple qui ne cesse de se séparer et de se remettre ensemble, le prêtre défroqué, le patient en phase terminale… Le héros, Dan Torrance, est un pilote qui a sombré dans l’alcool suite à un accident qui lui a valu des accusations de cannibalisme (« On mange un malheureux pied et on se fait traiter de cannibale ! »). Le co-pilote a la bonne idée de s’endormir systématiquement en situation de crise, et il y a même à bord un pianiste déjanté (Murphy Dunne, vu dans The Blues Brothers) qui improvise des chansons nazes à partir de conversations de bar. Les interprètes ne se prennent pas au sérieux et sont pour beaucoup dans la réussite du film.






La vraie vedette, c’est bien entendu le bus, qui avec ses accessoires délirants (lav-o-matic intégré, changeur automatique de pneus…), aura quand même coûté une petite fortune à la Paramount. Il y a aussi la musique de David Shire, très groovy et seventies à mort. Bon, bien entendu, sorti de ça, le scénario est quand même léger léger et peine à se renouveler. Le film se termine en queue de poisson, sur une pirouette qui restera sans suite. Il fallait oser, mais ça nous laisse un peu sur notre faim, du coup.



Pourtant, malgré ses défauts évidents, The Big Bus emporte l’adhésion. Son humour bon enfant et presque jamais vulgaire lui confère en tout cas un capital de sympathie énorme. Après, pour le reste, la comédie étant quelque chose de totalement subjectif, chacun sera libre d’y trouver plus ou moins matière à rire. Donc, sans verser dans le déluge forcené de gags à la Airplane, The Big Bus gratifie de très bons moments, de quelques éclats de rire totalement inattendus. Définitivement recommandable !



Le Trombi:
Peu de visages connus, à l'exception de Larry Hagman (alias J.R. dans la série Dallas). Le film n'offre pas la matière à de grandes performances d'acteurs, mais on y retrouve pas mal de seconds couteaux emblématiques des années 70, dont l'excellent Ned Beatty.

Joseph Bologna
Stockard Channing
John Beck
Ned Beatty
José Ferrer
Murphy Dunne
Richard Mulligan & Sally Kellerman
Harold Gould
Larry Hagman
René Auberjonois
Bob Dishy
Stuart Margolin
Ruth Gordon
Richard B. Shull
Lynn Redgrave

Et pour terminer, en guise de bonus, l'affiche US du film, avec son slogan imparable : "Enfin! Le premier film catastrophe où tout le monde meurt (de rire)!"