mardi 23 avril 2013

Easy Rider

Film de Dennis Hopper (1969), avec Peter Fonda, Dennis Hopper, Jack Nicholson, Karen Black, Phil Spector, etc..





















C'est toujours un peu délicat d'avoir à aborder un classique, surtout quand on l'a copieusement détesté. Car oui le Strapontin avait toujours pendant des années fait l'impasse sur ce phénomène culturel qu'était Easy Rider. Finalement, votre blog favori s'est donc résolu a tenter le coup. Verdict: c'était encore plus chiant que prévu !

J'ai toujours eu beaucoup de mal avec cet électron libre qu'est Dennis Hopper. Autant j'apprécie l'acteur, autant le réalisateur me laisse complètement froid. Si en effet on part du principe qu'un film doit forcément ressembler à ses personnages, alors son cinéma est cohérent. Sous prétexte de montrer des zonards pendant deux heures, on se fade en fait un film dans lequel la narration et l'intérêt dramatique sont aussi relâchés et intéréssants que le petit monde qu'il fait vivre.

Donc Easy Rider, c'est deux bikers qui font de la moto à travers l'Amérique sur fond de Born to Be Wild. Je ne crierai pas au cliché car cette image, que la pub a usée jusqu'à l'os, c'est bien le film qui l'a créée. Mais bon, comme on ne va pas montrer deux lascars faire du chopper pendant deux plombes, on meuble avec ce qu'on peut. Ça nous donne des scènes interminables autour d'un feu de camp ou les personnages fument un bédo en racontant des choses dont on se contrefout. Le top, c'est une séquence dans un cimetière dans laquelle nos héros, après avoir absorbé des drogues dures de chez dures, délirent pendant 5 bonnes minutes chrono, dans une avalanche d'image déformées et d'aphorismes fort subtils. Interminable et pénible.


Il y a aussi des pèquenots très méchants, et très caricaturaux, façon Délivrance, qui font des cartons sur les bikers comme ça, sans raison. Je suppose qu'il faut y voir une métaphore de la manière dont le bon américain moyen a rejeté en bloc la culture hippie. Mouais .... Le seul intérêt du film, c'est Jack Nicholson qui, dans un de ses premiers rôles, vole la vedette à tout le monde. C'est maigre, d'autant plus qu'on ne peut pas dire que Hopper lui donne grand chose à faire.







Malgré son statut de classique, Easy Rider a plutôt mal vieilli, mais c'en est à se demander si cette approche plate et sans relief a jamais été à la mode. S'il est évident que le film a eu une énorme influence dans l'émergence du cinéma américain indépendant, on dirait presque que Hopper a voulu singer le pire de la Nouvelle Vague. C'est juste un peu dommage qu'il ait opté pour un pseudo-intellectualisme abscons à la Godard. On peut à la rigueur sauver la bande son du naufrage, mais le reste est tellement barbant et sans intérêt que ça découragerait les meilleures volontés du monde. Un film-culte en carton.


jeudi 4 avril 2013

Le Prénom

Film d'Alexande de la Patellière et Matthieu Delaporte (2012), avec Patrick Bruel, Valérie Benguigui, Charles Berling, Guillaume de Tonquédec, Judith El Zein, etc...
















Autant le dire, au Strapontin, on n'attendait pas franchement des merveilles du Prénom. Pièce à succès, deux têtes d'affiche (Bruel et Berling), c'était un peu du cousu main, du gagné d'avance et effectivement, ça n'a pas loupé, avec un beau carton en salles. C'est dire qu'on n'attendait pas vraiment la surprise, mais bon, après tout la comédie française populaire a tellement été squattée pendant des années par Veber et consorts qu'on était prêts à applaudir des deux mains toute velléité de changement.

La mauvaise nouvelle, c'est que Le Prénom reste du théâtre filmé. Du très bon théâtre filmé, mais du théâtre filmé quand même. Les realisateurs essaient bien de noyer le poisson avec une intro rigolarde à la Amélie Poulain, qui vise plutôt juste avec un numéro poilant de Berling sur le prix des pizzas. Sorti de ça, l'action est concentrée à l'intérieur de l'appartement, enfin à la limite on s'en cogne un peu puisque le reste suit. La bonne nouvelle, donc, c'est que les quiproquos et autres disputes sont écrits avec vivacité et intelligemment intégrés à une intrigue qui ne ménage pas non plus les différents personnages. Sous la comédie, il y a des velléités de critique sociale où chacun en prend pour son grade. 


Ça a un côté Petits Mouchoirs, avec une amertume qui pointe le bout de son nez derrière le rire et les bons mots. Bruel, dans un rôle qu'il a parfaitement maîtrisé au théâtre, est impérial. Les autres ne sont pas mal non plus, même si personnellement je trouve les rôles féminins un petit cran en dessous. Sur la fin, le pétage de plomb des uns et des autres devient un peu systématique, et la pièce montre un peu ses limites, mais dans l'ensemble, Le Prénom reste un divertissement très agréable et plus que recommandable.



Le Générique:
Sur votre blog favori, on ne manque pas d'applaudir les génériques qui font preuve de créativité. C'est le cas de celui du Prénom, qui joue résolument la carte du clin d'oeil. Au début du film, seuls les prénoms des acteurs et des techniciens sont mentionnés.


Le générique de fin, quant à lui, prend la forme d'un album photos, où figurent pratiquement tous les membres de l'équipe. Une belle manière de rendre hommage aux petites mains qui ont contribué à sa fabrication.

mercredi 3 avril 2013

Cheval de Guerre

(War Horse)

Film de Steven Spielberg (2011), avec Jeremy Irvine, Emily Watson, Peter Mullan, David Thewlis, Niels Arestrup, etc...
















 
 
 
 
 
 
 
S’il y a quelque chose d’assez épatant dans l’œuvre de Steven Spielberg, c’est la dextérité et la rapidité avec laquelle il enchaîne des films qui n’ont rien à voir les uns avec les autres. A peine a-t’on savouré son magique Tintin que voici qu’il nous offre une épopée située pendant la guerre de 14-18. Après un divertissement de haute volée, Spielberg propose avec War Horse un film plein de grands sentiments et d’émotion.
 
 
 
 
War Horse s’est un peu ramassé au box-office, ça ne surprendra personne. Déjà, même au Strapontin où on est plutôt des fans hardcore de Spielberg, la bande-annonce ne nous avait pas franchement remués. Il y a des films comme ça qui sont mal vendus, que le marketing ne sait pas comment aborder et qui ne font pas envie au premier abord. Pourtant, mince… Spielberg, quoi !
 
 
 




En même temps, ça se comprend un peu, car en définitive, War Horse est un film en-dehors des modes, un retour flamboyant au classicisme, un mélange de conte et de réalisme. Pas étonnant, donc, qu’il ait peiné à trouver son public tant ce savoir-faire à l’ancienne a aussi peu droit de cité dans les productions actuelles. Et c’est d’ailleurs un sacré paradoxe de voir Spielberg aussi bien produire des âneries à la Transformers que signer cet hommage à un certain cinéma, tel que pouvaient le pratiquer John Ford ou David Lean.
 
 
 
 

Alors oui, il y a des clichés dans War Horse, c’est sûr. Il y en a plein, même, mais ce n’est pas l’un des moindres mérites de Spielberg que d’arriver à jouer avec pour transformer son récit et en faire quelque chose de plus grand que nature. Le film ne prétend pas être réaliste, et une bonne partie du plaisir de spectateur qu’on en retire, c’est que le réalisateur utilise ces poncifs sans aucune condescendance.
 
 
 



Il y a quelque chose de vrai et d’authentique dans le cinéma de Spielberg et la manière dont il implique émotionnellement le spectateur, et c’est particulièrement évident dans ce film. Même s’il s’agit d’un cinéma très fabriqué, il l’est toujours avec un sens de la mise en scène absolument imparable et un véritable talent de conteur. Regarder War Horse, c’est un peu comme écouter une belle histoire au coin du feu, et tant pis s’il y aura toujours une frange du public pour trouver ça plan-plan.
 
 
 
 

En même temps, cette histoire sait s’enrichir de développements inattendus, en laissant brusquement tomber les personnages qu’elle a campés dans sa première partie. Le cheval du film devient alors le fil conducteur de l’histoire au travers des hasards de la guerre. Une telle approche déstabilise et frustre le spectateur, qui se retrouve quelque part dans la même situation que l’animal, contraint de se familiariser avec de nouveaux protagonistes.
 
 
 
 


Le sens visuel de Spielberg est toujours intact, même si son style se fait plus classique. Aidé par une magnifique photographie de Janusz Kaminski, le réalisateur se fend même parfois de belles idées visuelles (l’exécution des déserteurs). La musique de John Williams, malgré son omniprésence, sait renforcer intelligemment l’émotion. Et puis il y a la séquence imparable, cette cavalcade dans les tranchées qui est assurément le plus beau moment du film et qui résume à elle seule toute son intensité.
 


 
 
Spielberg ne joue pas la redite, et n’essaie pas de donner aux séquences guerrières des faux airs de Soldat Ryan. Il sait, par contre, synthétiser toute l’horreur de la guerre en une idée forte (les barbelés), puis se servir de ce symbole pour résumer toute l’absurdité du conflit. L’espace d’une émouvante séquence, toute notion d’ennemi s’efface. C’est fait avec simplicité, naturel et générosité, dans un ton qui n’est pas sans rappeler celui de Frank Capra.





Le profond classicisme du film pourra en agacer certains. Il n’a d’ailleurs pas manqué de diviser la critique. Mais à une époque où le cinéma se résume souvent à des recettes et des exploits techniques, il est émouvant de constater qu’un réalisateur comme Spielberg sait encore faire parler sa sensibilité pour raconter simplement une belle histoire. Les cyniques ou les faux fans ne manqueront pas de lui reprocher son conformisme et son côté prévisible, alors que ce sont justement tous ces ingrédients qui en font toute la valeur. War Horse, s’il ne joue pas dans la même cour que les chefs d’œuvre du réalisateur, est en tout cas un très beau film, et c’est déjà beaucoup.


 

samedi 30 mars 2013

God Bless America

Film de Bobcat Goldthwait (2011), avec Joel Murray, Tara Lynne Barr, Melinda Paige Hamilton, Mackenzie Smith, Rich Mc Donald, etc..
















Sur le papier, ça faisait sacrément, bigrement envie. God Bless America ou l'itinéraire d'un cinquantenaire atteint d'une maladie incurable, qui décide de dézinguer tout ce que la société peut compter de minables ou de crétins, avec une prédilection tout de même pour les guignols de la télé-réalité. On imagine un Chute Libre puissance 10 mâtiné d'American Beauty, bref le truc énorme et politiquement incorrect, qui plombe allègrement l'American Way of Life et qui rue dans les brancards. 

Ça démarre effectivement sur les chapeaux de roues, avec une intro furibarde et bien speed qui tâche pas mal. Ensuite, hélas le film prend du mou, s'égare dans des monologues redondants sur les états d'âme de son héros quand il ne se lance pas dans une critique un peu stérile de la société et surtout de la télé américaine. Sitcoms débiles, radio-crochets ringards, beaufs stupides, tout y est, on ne fait pas le détail ! Mais en même temps, tout cela est tellement artificiel et caricatural que finalement, ça ne fait pas franchement rire, et de surcroit; on n'éprouve pas grand chose, pas même quand le personnage principal canarde tout ce beau monde ou pête un cable en direct.


A l'inverse de Chute Libre, qui reposait sur un scénario béton, ici l'intrigue est mal fagotée, menée à la va-comme-je-te-pousse. Ça manque de rigueur et surtout d'humour car même dans la dérision et l'excès, le film peine à trouver ses marques. Alors pour finir, on l'a vraiment mauvaise qu'avec une matière aussi explosive et corrosive, on se retrouve avec un film aussi brouillon et raté. Il ne suffit pas de se la jouer rebelle, anar et destroy pour parvenir à convaincre. Toutes les grandes réussites du genre reposent sur des bases solides, des personnages forts et un scénario parfaitement structuré. Autant de choses qui manquent à ce God Bless America qui se résume plus à un pétard mouillé qu'à un monument de provoc.


jeudi 28 mars 2013

Amour

Film de Michael Haneke (2012), avec Jean-Louis Trintignant, Emmanuelle Riva, Isabelle Huppert, Alexandre Tharaud, Dinara Drukarova, etc...





















Le cinéma de Michael Haneke, ça a toujours été une énigme pour moi. Froid, viscéral, c'est une œuvre qui ne se laisse pas facilement apprivoiser. Elle est même agaçante par son côté un peu "donneuse de leçons", comme si le réalisateur avait entrepris d'éduquer le spectateur par rapport à son propre voyeurisme. Ce n'est pas un cinéma agréable, ce n'est pas non plus un cinéma qu'on peut balayer facilement sous le tapis. Haneke gratte là où ça fait mal et pose des questions qui embarrassent. Libre alors à chacun d'entrer ou non dans son jeu, sachant que de toute façon l'expérience sera forcément déplaisante.

Amour, honnêtement, ça ne m'attirait pas plus que ça. S'infuser plus de 2 heures sur le calvaire d'une personne âgée, il y a plus fun et faut avoir envie, même avec la foultitude de récompenses que le film a décroché. Et même quand on est dedans, c'est loin d'être une partie de plaisir ! Difficile donc de critiquer objectivement un film qui évoquera pour certains des situations ou des souvenirs pénibles. Ajoutez à ça la froideur du style d'Haneke, une mise en scène archi-dépouillée, des performances au cordeau de la part de Jean-Louis Trintignant et d'Emmanuelle Riva, bref difficile de faire plus réaliste et donc d'autant plus éprouvant.





Le pire, c'est qu'on a beau nourrir ces sentiments de rejet pendant toute la projection, le film s'impose dans notre mémoire et y laisse une trace forte et puissante. Alors ? Chef d'œuvre ? Difficile à dire. Amour se vit plus qu'il ne se regarde, c'est ce qui en fait, pour ceux qui l'oseront, une expérience à tenter. Inconfortable, certes, mais quelque part, unique.


mercredi 27 mars 2013

Zero Dark Thirty

Film de Kathryn Bigeow (2012), avec Jessica Chastain, Joel Edgerton, Jason Clarke, Chris Pratt, Kyle Chandler, etc...





















Après Démineurs, qui avait pas mal fait parler de lui il y a quelques années, la réalisatrice Kathryn Bigelow semble s'être spécialisée dans un genre à part: le film de guerre réaliste et couillu. En soi, ce n'est pas une mauvaise chose. Cela faisait des années que la réalisatrice signait avec talent des œuvres bien enlevées, aux sujets souvent originaux. Et puis tout d'un coup, toc toc badaboum, la voilà propulsée sous les projecteurs avec un film qui, s'il n'était pas vraiment mauvais, était tout de même un bon cran en-dessous des autres et ne méritait visiblement pas le déluge de récompenses qui lui sont tombées dessus. Allez comprendre.


Donc l'annonce de ce Zero Dark Thirty n'était pas franchement de nature à enthousiasmer le Strapontin. Direct, on pense que Bigelow va remettre le couvert, sauf qu'ici, elle manie des faits réels et particulièrement marquants, puisqu'elle y raconte la traque et l'exécution d'Oussama Ben Laden par l'armée américaine. On flaire donc encore plus le consensus critique inévitable, le film qui va mettre tout le monde d'accord et qui au final, n'aura pas grand'chose de neuf à proposer.






D'emblée, Bigelow ne prend pas de gants et chope le spectateur directement à la gorge avec une scène de torture électrisante qui met carrément les pieds dans le plat quant aux méthodes des américains pour obtenir leurs informations. Ça, on dirait presque que c'est pour la polémique, parce qu'on embraye ensuite sur l'itinéraire - pas toujours intéressant - d'une jeune et jolie agente de la CIA (Jessica Chastain, en rupture de Terrence Malick), qui va réussir à débusquer l'ennemi public numéro uno toute seule comme une grande. Cela nous vaut les inévitables séquences de confrontation avec ses supérieurs, qui bien évidemment refusent obstinément de la croire.




Après bien des palabres et pas mal de longueurs, on en arrive à l'assaut final. La bonne nouvelle, c'est que Bigelow a laissé tomber le style "caméra à l'épaule qui bouge tout le temps pour faire plus réaliste". La mauvaise nouvelle, c'est que sa mise en scène autrefois très punchy et vitaminée s'est très assagie. On me dira qu'il y a une volonté de réalisme derrière tout ça et qu'on n'est pas là pour faire du Rambo. D'accord, mais cela n'empêchait pas non plus la réalisatrice de faire preuve de davantage de personnalité. Après tout, après le carton de Démineurs, elle avait un peu le droit, non ?





Pour finir, Zero Dark Thirty nous laisse sur notre faim. Ni vraiment porté par un certain souffle, ni véritablement original dans sa mise en scène, le film n'implique jamais réellement le spectateur si ce n'est à un niveau strictement documentaire sur le déroulé des évènements. A ce propos, il est plutôt déconcertant de voir l'homme le plus recherché du monde se faire abattre comme un lapin par un G.I. qui se contente de l'appeler par son prénom pour le faire sortir de sa cachette ! C'est probablement le seul moment de réelle surprise dans un film somme toute archi-convenu.


dimanche 24 mars 2013

Le Limier

(Sleuth)

Film de Joseph L. Mankiewicz (1973), avec Laurence Olivier, Michael Caine, Alec Cawthorne, Margo Channing, etc...




























 

A la fois film policier, satire, comédie de mœurs et suspense, Sleuth se classe parmi ces œuvres uniques et intemporelles qui vous laissent bluffé. Classique Strapontinesque par excellence, c'est aussi le testament d'un metteur en scène unique, Joseph L. Mankiewicz.
Retour sur un huis-clos stylé et impitoyable.



Sleuth fait partie de ces films font il est a priori très difficile de parler sans révéler les différents tentants et aboutissants de l'intrigue. A la base, c'est une pièce d'Anthony Shaffer, un scénariste à qui on doit tout de même quelques œuvres plutôt marquantes, comme Frenzy (l'avant-dernier Hitchcock), et surtout The Wicker Man, un film culte définitivement inclassable. La pièce, déjà un gros succès au théâtre, a donc tout naturellement intéressé Hollywood, mais sans pour autant déchaîner l'enthousiasme des grosses maisons de production. Au contraire, il a été produit avec de petits moyens, par une compagnie indépendante depuis disparue, Palomar Pictures International. Comme elle l'a fait plusieurs fois à cette époque, la Fox s'est portée acquéreuse des droits de distribution internationaux.





Assez curieusement, bien que mis en place avec une équipe et des acteurs anglais, c'est à un réalisateur américain qu'on fait appel pour Sleuth. Et pas n'importe lequel, puisqu'il s'agit de Joseph L. Mankiewicz. Résumons un peu pour les novices: Mankiewicz, c'est le triomphe du dialogue au cinéma. Ses films sont des petits joyaux, dans lesquels les personnages sont toujours remarquablement définis en quelques répliques. Bénéficiant toujours d'un texte brillantissime, ils n'en oublient pas pour autant la notion de cinéma, et même s'ils peuvent paraître parfois arides ou pauvres sur le plan visuel, ils possèdent toujours un formidable sens de la dramaturgie et de la construction dramatique.




En même temps, Mankiewicz est un franc-tireur, dont la carrière a connu des hauts et des bas. Oscarisé avec All About Eve, il fera aussi partie de la débacle Cléopatre, qui entraînera la faillite de la Fox et du même coup obligera le réalisateur à s'orienter vers des projets moins ambitieux, mais dont il saura néanmoins faire de petites perles, comme son incursion westernienne Le Reptile, chroniqué ici même sur votre blog favori. Sleuth sera tourné 2 ans après et Mankiewicz y réinventera le suspense policier de la même façon dont il s'était réapproprié le western dans son précédent film.


Ce qui est fascinant dans Sleuth, c'est de constater combien il regroupe les thèmes chers au réalisateur, la manipulation en particulier, ici axée sur le principe du jeu. Mankiewicz déclarait d'ailleurs: "ce qui me fascine, c'est le jeu et la manière dont en définitive le jeu finit par se jouer de nous". Sur ce principe, les deux personnages vont de livrer à un duel à mort, dans lequel la haine et l'humiliation triomphent à tour de rôle. Sleuth, c'est du Agatha Christie revisité, littéralement dynamité par une étude de caractère à la fois cruelle et implacable.



Le point de départ est une simple affaire d'adultère: Andrew Wyke, célèbre romancier, invite chez lui l'amant de sa femme, Milo Tindle, dans le but de lui proposer un marché. Impossible d'en dire plus sans déflorer les nombreuses surprises qui jalonnent le film. Mankiewicz y manie avec brio l'art du coup de théâtre, sans que cela paraisse artificiel ou tiré par les cheveux. Tout au contraire, Sleuth acquiert ainsi une dimension vertigineuse, tant le jeu qui s'y joue apparaît vite comme démesuré, aussi bien dans ses enjeux que dans sa cruauté.





 

 
C'est également l'occasion pour Mankiewicz d'aborder une fois de plus un de ses thèmes de prédilection: la lutte des classes. Partout dans son œuvre, chacun veut paraître plus qu'il n'est réellement, et les personnages de Sleuth s'intègrent tout naturellement dans cette thématique. Pour Wyke, le jeu n'est qu'un moyen pour humilier Tindle, petit immigré italien qui a le culot d'avoir voulu "devenir anglais". C'est la lutte de l'aristocrate contre le parvenu, et tout le génie de l'intrigue, c'est d'avoir fait de cette différence de classes le véritable moteur de l'action, sans pour autant qu'elle soit directement perceptible par le spectateur.




Le dialogue est, à cet égard un véritable joyau d'humour et d'observation. Ce n'est pas un dialogue facile et artificiel, dans lequel on recherche les bons mots, mais plutôt, comme toujours chez Mankiewicz, un instrument primordial pour définir les personnages. Mieux, les mots y sont utilisés comme de véritables armes, que chacun manie pour mettre à terre son adversaire, mais aussi pour défendre sa classe sociale. Le dialogue est parfois d'une très grande intensité comme dans la scène où Tindle relate à Wyke son ressenti par rapport à la "partie" qu'ils viennent de disputer. C'est du grand art, porté par deux acteurs exceptionnels.








On pourra reprocher au film son côté théâtral et il est vrai que Sleuth ne fait rien pour dissimuler le fait qu'il adapte une pièce. La mise en scène est constamment au service des personnages, elle est très effacée et ne cherche pas à éblouir inutilement avec des travellings sophistiqués. Tout au contraire, la photographie reste très neutre et ne se permet que quelques rares mouvements de caméra à des moments décisifs, comme pour cerner les personnages l'un face à l'autre.





Malgré tout, Sleuth ressemble à tout sauf du théâtre filmé, car même si la réalisation s'efface derrière le jeu des acteurs, la direction artistique contribue à définir plus précisément le personnage de Wyke, au travers des décors et de leur aménagement. Alors que le labyrinthe du début préfigure les revirements de l'intrigue, le moindre détail de la maison est organisé autour de l'univers de la manipulation: le romancier règle en maître au beau milieu d'une foule d'automates ou de jeux dont il est le seul à connaître les règles. Il faut saluer ici le travail de Ken Adam, décorateur habituel des James Bond, qui est arrivé à donner vie à cet univers si particulier.

 



 

Formidable jeu de piste dans lequel le spectateur se perd avec bonheur, Sleuth prend plaisir à nous égarer, à nous manipuler, à tel point que nous rentrons nous aussi dans sa thématique. Ce jeu de miroirs fascinant est aussi, par la finesse de son scénario, une subtile étude de caractères dont la richesse éblouit à chaque vision. Un authentique chef d'œuvre, qui est aussi une merveilleuse sortie de scène pour un Mankiewicz malicieux, qui n'a jamais été aussi spirituel et machiavélique qu'ici. Tout simplement éblouissant.




 

 
Arrêts sur Images:
ATTENTION!  
Plus que pour tout autre film, la surprise est au cœur même du Limier.
L'analyse qui suit révèle des éléments très importants de l'intrigue.
Il est donc plus que souhaitable, sinon recommandé, de ne les lire qu'après avoir vu le film.




Le Trombinoscope
Laurence Olivier trouve ici le dernier bon rôle de sa carrière, avant de s'égarer dans une suite de nanars alimentaires. Son Andrew Wyke est merveilleusement excessif, mélange d'onctuosité, de cruauté et de démesure. En face de lui, Michael Caine est excellent, d'abord timide et réservé, avant de montrer les dents dès que l'intrigue se corse. C'est tout bonnement un des meilleurs rôles.


Laurence Olivier
Michael Caine
Alec Cawthorne
Eve Channing



Pour mieux nous rouler dans la farine, Mankiewicz, roublard jusqu'au bout, créera de toute pièce un générique bidon, avec de faux noms d'acteurs, dont l'un (Eve Channing) est une référence directe à All About Eve. On raconte que c'est l'actrice Joanne Woodward, l'épouse de Paul Newman, qui a servi de modèle au portrait de Madeleine.


 



Le Générique
Dès le début du film, la notion de mise en scène est présente, avec une suite de tableaux, censés représenter les œuvres de Wyke. Ils sont présentés comme sur une scène de théatre: Sleuth ne cache donc pas ses origines.




La transition avec l'action réelle se fait sur le plan de la voiture de Milo qui arrive. Symboliquement, l'action prend un double sens dès le départ: elle est placée sous le signe du théâtre, mais elle devient également la représentation d'un des romans de Wyke.


 



A l'inverse, lors de la fin du film, la caméra recule et l'image se fixe, transformant la conclusion en une autre des histoires créées par Wyke. C'est un ultime jeu de miroirs qui remet en perspective ce que nous venons de voir. Le rideau tombe sur l'action, mettant une nouvelle fois en avant la notion de théâtre (et qu'est-ce le théâtre, si ce n'est un jeu de plus ?)





Les Automates
Témoins muets de l'action, ils ponctuent et commentent subtilement le déroulé de l'intrigue, devenant presque des personnages à part entière. Le film met souvent l'accent sur la manière dont ils deviennent quasiment une émanation du "côté obscur" de Wyke. Après le "meurtre" de Tindle, on nous les montre tous en mouvement, comme pour une célébration.


 



A la fin du film, par contre, leurs mouvements sont dirigés par Milo, et ils se lancent dans une sorte de sarabande hystérique, dont la réalisation renforce encore plus le côté étrange et inquiétant par l'utilisation d'objectifs déformants.





Le Jeu
Symbole du film, il y est omniprésent, tant dans la progression de l'intrigue que dans la décoration.  L'accent est mis spontanément sur le fait que Wyke en soit le maître. Il est le seul à connaître le chemin hors du labyrinthe qui lui tient lieu de jardin (belle métaphore, en passant, sur le caractère tordu et tortueux de son esprit!), et lui seul sait comment manœuvrer les automates.


 


La fin, lors de laquelle les jouets échappent à son contrôle, c'est la défaite symbolique, la destruction de son univers. L'ambiance speedée dans laquelle évoluent les automates et le gros plan sur ses yeux laisse même supposer que Wyke a été vaincu psychologiquement et qu'il en a littéralement perdu la raison.






Version Originale ou Version Française ?
Sur le Strapontin, on ne taille pas systématiquement des costards aux VF. Dans les années 60/70, il y avait même un véritable talent dans ce domaine, et cela nous a valu des doublages particulièrement réussis, parfois même meilleurs que la version originale. Pour Sleuth, le cas est épineux. En effet, le dialogue y est tellement primordial et abondant que le voir en VO oblige à un effort de concentration plus qu' important, ce qui vous fait inévitablement perdre certaines nuances. D'un autre côté, la VF, doublée par Philippe Dumat et Dominique Paturel, est spontanée et finalement plutôt réussie. Bien entendu, on y perd la diction incomparable de Sir Laurence Olivier et le jeu sur les accents de Michael Caine, mais le doublage réussit à préserver l'esprit du film, ce qui n'est pas une mince affaire. Pour avoir vu les deux versions, le Strapontin avoue, au risque de s'attirer les foudres des cinéphiles intégristes, qu'il a pris davantage de plaisir à suivre le film en français. L'idéal reste de découvrir le film en VF, puis de s'envoyer ensuite la VO, pour le plaisir.



Logo et Slogan
Comme pas mal de films des années 70, le logo de Sleuth participe aux créations graphiques qui reflétaient l'esprit du film. L'image-clé de la loupe met l'accent sur l'aspect "détective" de l'intrigue. Elle est utilisée dans la bande-annonce, où elle passe en grossissant sur les noms des acteurs et du réalisateur, puis sera déclinée dans sa version graphique sur l'affiche du film.


 


Le slogan américain, "Think of the perfect crime, then go one step further..." ("Imaginez le crime parfait, puis allez un tout petit peu plus loin...") aiguille le spectateur vers les aspects plus tortueux de l'intrigue.



La Musique
J'ai des sentiments un peu partagés sur la musique de Sleuth. Autant j'admire le film, autant je trouve que la partition de John Addison est parfois un peu juste et arrive rarement à son niveau. Addison, c'est un spécialiste de la musique légère et enjouée, mais qui reste malgré tout un peu limité au niveau de la dramaturgie. Dès qu'il s'agit de suivre les personnages dans une intrigue particulièrement vertigineuse, le compositeur montre vite ses limites. Il arrive sans peine à donner une tonalité stylée, un peu "Agatha Christie" par l'utilisation du clavecin, mais le recours à la musique de cirque (justifiée dans le film par le déguisement de Milo) est un peu facile et lourdingue, presque à l'opposé de la finesse du film. Le disque de la B.O., devenu assez rare, a été réédité l'année dernière sur le label Intrada, et est disponible ici.





En DVD
C'est un peu la honte, mais il est carrément impossible de dénicher une édition de Sleuth dans notre beau pays. Diffusé quelques fois à la TV dans les années 70, édité en VHS par TF1 Vidéo, le film est virtuellement introuvable sur support DVD, si ce n'est dans une édition américaine qui date d'il y a au moins 10 ans. Lisible sur les platines françaises, le disque zone 1 possède la VF, mais malheureusement pas de sous-titrage français sur la version anglaise. L'image, sans être exceptionnelle, est d'une honnête moyenne, même si elle manque de contraste et de définition. En bonus pour les anglophiles, il y a une interview d'Anthony Shaffer, qui revient sur la genèse de la pièce et le tournage du film. Avis, donc, aux éditeurs vidéo ! Au lieu d'encombrer les linéaires de grosses bouses, occupez-vous donc un peu de votre patrimoine qui pourrit sur les étagères !